Fin 2025, une crackeuse qui se présente comme une jeune Russe publie un texte intitulé « End of an Era ». Elle annonce qu’elle arrête. EMPRESS avait cassé Red Dead Redemption 2, Mortal Kombat 11, et Hogwarts Legacy douze jours après sa sortie. Elle invoque des problèmes de santé et une lassitude vis-à-vis du milieu.
Six mois plus tard, en mai 2026, un Lego Batman sort et se retrouve craqué le jour même. C’était arrivé une fois depuis 2018.
Le sujet n’est donc pas clos. Il a simplement changé de forme, et les raisons qu’on avance pour y aller ont changé aussi.
« Pas un problème de prix, un problème de service »
La phrase est de Gabe Newell, patron de Valve : « piracy is not a pricing issue. It’s a service issue ». C’était le 25 octobre 2011, à la conférence Tech NW de la Washington Technology Industry Association, à Seattle.
Il parlait de la Russie, qu’on lui présentait comme un territoire perdu. Steam y a proposé un accès plus simple, plus d’options et de meilleurs téléchargements que les réseaux parallèles. La Russie est devenue son marché le plus rentable d’Europe continentale après l’Allemagne. Son diagnostic sur les éditeurs qui échouaient là-bas : ils sortaient leurs localisations six mois trop tard. Ils fabriquaient le problème eux-mêmes.
Quinze ans plus tard, l’argument du service a pris un visage précis : celui de la disponibilité. La Video Game History Foundation l’a mesuré en 2023. 87 % des jeux sortis avant 2010 ne sont plus disponibles commercialement aux États-Unis. Pas chers, pas protégés : absents. Un catalogue entier qu’aucun magasin ne vend, à aucun prix. Il alimente une part de ce qu’on appelle du piratage, alors que le mot juste serait conservation.
Le DRM coûte quelque chose, et ce n’est pas une légende
L’autre argument entendu partout concerne les performances. Il a longtemps été balayé comme une excuse. Les mesures ont tranché, dans les deux sens.
Précision utile avant d’entrer dedans : Denuvo ne concerne que les grosses sorties. Les jeux indépendants sortent presque tous sans protection, et personne ne s’en plaint.
TechPowerUp a testé Devil May Cry 5 avec et sans Denuvo. En situation limitée par la carte graphique, l’écart est sous le pour cent. En situation limitée par le processeur, il monte à 3 ou 4 %. Conclusion des testeurs : bien intégré, Denuvo ne pénalise pas le joueur qui paie.
Mais les temps de lancement racontent autre chose. La chaîne YetTea a chronométré les lancements, dans des mesures relayées par 80 Level en mai 2023. Ghostwire Tokyo met 200 secondes à démarrer avec Denuvo, 54 sans. Dying Light 2 passe de 165 à 64 secondes. Borderlands 3, de 103 à 62. Shadow of the Tomb Raider, le plus ancien des quatre, de 86 à 29.
Le cas qui a fermé le débat reste Resident Evil Village. Richard Leadbetter, de Digital Foundry, a constaté qu’une version sans DRM tournait nettement mieux que la version commerciale. Capcom a publié un correctif, et les performances du jeu vendu ont rejoint celles de la version craquée. L’éditeur a réglé le problème, ce qui revenait à reconnaître qu’il existait.

Ce que ça coûte aux studios, chiffré
William Volckmann, chercheur associé à l’université de Caroline du Nord, a étudié 86 jeux Steam sortis entre 2014 et 2022. Objet de la mesure : l’effet de Denuvo sur les revenus.
Son résultat : chaque semaine suivant l’apparition d’un crack coûte environ 19 % des revenus. Jusqu’à 20 % dans les semaines qui suivent la sortie. Sur la durée de vie d’un titre, la protection préserverait autour de 15 % du chiffre total. Passé douze semaines, l’effet devient presque nul.
Faute de données de ventes publiques, l’auteur travaille sur des indicateurs indirects : nombre d’avis, joueurs actifs. Il le dit lui-même. L’ordre de grandeur tient, la précision non.
Ce résultat explique la position des éditeurs mieux que leurs communiqués. Denuvo ne sert pas à empêcher le piratage, il sert à décaler la fenêtre de quelques semaines. Et cette fenêtre-là vaut cher.
Le crack mène toujours, la triche l’a rattrapé
Pendant des années, l’avertissement standard visait les jeux craqués. Les données récentes disent autre chose.
La société de renseignement sur la menace Flare a analysé 53 896 machines infectées par un voleur d’identifiants. Période retenue : du 7 juin au 12 août 2025. Résultat : 41,47 % l’ont été par un fichier lié au jeu vidéo. Deux victimes sur cinq.
Le détail compte, à condition de tout lire sur la même base. Rapportées à l’ensemble des machines, les fonctions que le fichier piégé prétendait remplir donnent : crack 17,65 %, « version » 12,75 %, contournement d’activation 9,84 %, triche 9,08 %, mod menu 8,54 %. Ces pourcentages ne relèvent que les mentions explicites dans les noms de fichiers, ils sous-estiment donc le phénomène.
Le crack reste la première porte d’entrée à lui seul. Environ une victime sur six. En additionnant les trois catégories qui reviennent à ne pas payer le jeu, on atteint 40,24 %.
Mais la triche et le mod menu, cumulés, pèsent 17,62 %. À un centième près, autant que les cracks. Or ces deux-là s’installent sur un jeu qu’on a acheté.
Les appâts le confirment. Les titres les plus utilisés sont GTA, Roblox, Valorant, Counter-Strike et Fortnite. Des jeux qu’on possède déjà.
Le joueur qui télécharge un jeu qu’il n’a pas acheté reste donc le plus exposé. Mais celui qui installe une triche sur un jeu payé a rejoint le même niveau. Et personne ne le prévient.
Un seul logiciel malveillant, Lumma, représente 71,9 % de ces infections. Microsoft a décrit ses méthodes de diffusion en mai 2025 : hameçonnage, publicité malveillante, faux CAPTCHA, et applications trojanisées. Ce qu’il emporte : identifiants et cookies de navigateur, portefeuilles de cryptomonnaies, fichiers VPN, clients de messagerie. Les documents aussi. L’unité cybercriminalité de Microsoft a fait tomber environ 2 300 domaines de son infrastructure ce même mois.
Un cookie vaut plus qu’un mot de passe. Un cookie de session volé rejoue une connexion déjà authentifiée, sans mot de passe et sans deuxième facteur. Changer ses identifiants après une infection ne suffit pas. Il faut déconnecter toutes les sessions actives de chaque compte, sinon l’attaquant reste dedans.
Pour réduire la surface, le levier est l’hygiène de base, pas la peur. Un antivirus tenu à jour, jamais désactivé « juste pour installer un truc ». Et une authentification à deux facteurs partout.
2026 : la course continue sans sa championne
Le départ d’EMPRESS n’a pas arrêté grand-chose, il a déplacé la technique.
En 2026, la technique s’est diversifiée. Des contournements par hyperviseur, qui opèrent sous le noyau Windows, ont permis des sorties rapides. Les deux cas les plus commentés de l’année s’en sont pourtant passés.
Doom: The Dark Ages est tombé le 14 mars 2026, craqué par un dénommé voices38, sans hyperviseur. Lego Batman: Legacy of the Dark Knight a suivi en mai, le jour de sa sortie, également sans hyperviseur. Premier Denuvo craqué le jour de sa sortie en 2026.
La suite ressemble à Resident Evil Village. En juillet 2026, à l’occasion d’une grosse mise à jour, id Software a retiré Denuvo de Doom: The Dark Ages. Quelques mois après le crack. Le studio n’a pas expliqué pourquoi.
Du côté de l’éditeur, Denuvo appartient à Irdeto depuis janvier 2018 et tient dans une quarantaine de personnes à Salzbourg. Le 15 octobre 2024, elle a ouvert un Discord pour dialoguer avec les joueurs. Près de 2 000 personnes s’y sont pressées, et il a fallu le fermer deux jours plus tard. La société a invoqué un volume de contenus inappropriés ingérable pour sa petite équipe. Le serveur a rouvert ensuite, avec un système de vérification des membres.

Ce qu’on peut en tirer
Trois choses tiennent, et elles ne vont pas dans le même sens.
Le piratage coûte réellement de l’argent aux studios, surtout dans les premières semaines. Le chiffre est mesuré, pas déclaré. La protection qui rapporte ces semaines-là dégrade parfois l’expérience de ceux qui paient. Un éditeur a dû corriger son propre jeu pour rattraper la version pirate. Et une partie de ce qu’on range sous ce mot concerne des jeux que plus personne ne vend.
Côté joueur, le risque existe et il est chiffré. Il n’a pas changé de camp, il a doublé de front. Les triches et les mods, installés par des gens qui ont payé leur jeu, pèsent désormais autant que les cracks.
Ce qui reste du conseil d’origine tient en une ligne. Le fichier qui promet un avantage est devenu aussi dangereux que celui qui promet le jeu.
Soyez le premier à commenter cet article !