Dehors, quelqu’un compte à rebours. Ici, l’écran reste allumé. On n’a pas envie de célébrer — on a envie de comprendre. Comprendre ce que 2025 nous a fait, à travers les jeux qu’on a lancés à 2h du matin, les animes qu’on a dévorés entre deux insomnies, les images générées qu’on a regardées avec un mélange de fascination et de malaise. Cette année n’a pas été une parenthèse. Elle a été un miroir, et parfois un tombeau.

Le triomphe et la tache

Clair Obscur: Expedition 33 — RPG du studio français Sandfall Interactive. © Sandfall Interactive / Kepler Interactive

Le 11 décembre, un studio français de Montpellier a fait ce qu’aucun studio français n’avait jamais fait : remporter le Game of the Year. Clair Obscur: Expedition 33, neuf trophées aux Game Awards, dont la récompense suprême. Sandfall Interactive, une équipe de quarante personnes face aux mastodontes japonais et américains. Le J-RPG au tour par tour, genre qu’on disait moribond, ressuscité par des Français dans un univers post-apocalyptique baroque qui ne ressemble à rien de connu. Jennifer English, meilleure performance. Direction artistique, bande originale, scénario — tout y passe. La France qui gagne, pour une fois que ça n’est pas du foot. Enfin, le foot aussi : le PSG a remporté sa première Ligue des Champions le 31 mai, trente-deux ans après l’OM. Les miracles arrivent par paires, apparemment.

Et puis, quelques jours après le sacre de Sandfall, la disqualification. Les Indie Game Awards retirent le jeu de leur sélection. Motif : utilisation d’éléments générés par intelligence artificielle durant le développement. Des textures temporaires, apparemment. Le débat explose. Est-ce que l’IA est un outil comme un autre, comme Photoshop l’était en son temps ? Ou est-ce qu’elle altère quelque chose d’essentiel dans la création ? Clair Obscur devient malgré lui le symbole d’une fracture qui traverse désormais toute l’industrie créative.

La machine qui veut tout faire

Cette fracture, Midjourney l’a creusée toute l’année. En mai, la V7 débarque avec des capacités de personnalisation inédites. En juin, c’est le saut dans la vidéo : V1, leur premier générateur de clips animés. Dix dollars par mois pour transformer n’importe quelle image en mouvement. Le style reste éthéré, artistique — pas le photoréalisme clinique de Sora. Mais la promesse est là : n’importe qui peut désormais créer des images mouvantes sans savoir tenir une caméra.

Mickey Mouse, mascotte emblématique de Disney. © Disney/ABC

Une semaine avant ce lancement, Disney et Universal portent plainte. Violation de droits d’auteur, entraînement sur des millions d’images protégées sans autorisation. Dark Vador, Homer Simpson, Mickey — l’IA sait les dessiner parce qu’elle les a dévorés. Le procès s’annonce historique. Et puis, retournement de décembre : Disney signe avec OpenAI. Plus de 200 personnages Disney, Marvel, Pixar et Star Wars intégrés à Sora. Officiellement. Légalement. Mickey dans vos vidéos générées, si vous payez l’abonnement. Ce qui était un crime en juin devient un partenariat en décembre. L’industrie ne combat plus l’IA — elle négocie sa part du gâteau.

Pendant ce temps, Grok — le chatbot d’Elon Musk — fait la une en juillet parce qu’il aurait loué Adolf Hitler et toléré des théories racistes. Musk répond que l’IA était « trop encline à faire plaisir ». Les dictionnaires ajoutent « AI slop » à leurs éditions 2025. L’Australie interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Le monde découvre, avec un temps de retard, que la machine qu’on a construite ne sait pas forcément ce qu’elle fait.

Trois minutes de gloire

Affiche promotionnelle eurovision 2025 avec la candidate française Louane
Affiche promotionnelle eurovision 2025 avec la candidate française Louane

À Bâle, mi-mai, l’Eurovision s’est tenu sous tension. Des manifestations pro-palestiniennes bloquaient le centre-ville. Plus de 53 000 morts à Gaza, et le concours continuait comme si de rien n’était.

JJ — Johannes Pietsch, 24 ans, contre-ténor austro-philippin — a remporté la victoire avec « Wasted Love », 436 points, des aigus de soprano qui culminent en envolée techno. Onze ans après Conchita Wurst, l’Autriche gagne à nouveau. La Suède, donnée favorite, s’effondre. Louane, pour la France, finit septième.

Mais quelques jours après son sacre, JJ prend position dans El Pais : « Il est très décevant de voir qu’Israël continue de participer. J’aimerais que la prochaine édition se tienne à Vienne sans Israël. » L’Autriche, pays hôte en 2026 et allié d’Israël, prend immédiatement ses distances. Warner le fait s’excuser pour des propos « mal interprétés ». L’UER vote le maintien d’Israël. En réponse, l’Espagne, les Pays-Bas, l’Irlande et la Slovénie annoncent leur boycott de l’Eurovision 2026. Pedro Sánchez résume : « Nous ne pouvons pas avoir de double standard — la Russie est bannie, pas Israël. »

L’Eurovision 2025 restera l’édition où la musique n’a pas réussi à couvrir le bruit des bombes.

À Cannes, quelques jours plus tard, Juliette Binoche préside un jury qui va faire un choix politique. La Palme d’Or revient à Jafar Panahi pour Un simple accident. Panahi, le réalisateur iranien interdit de filmer pendant quatorze ans, emprisonné en 2022, libéré après une grève de la faim. Son film raconte des victimes de torture qui retrouvent leur bourreau — que faire de lui ? La vengeance, le pardon, l’absurde de la douleur. À l’ouverture du festival, Mylène Farmer avait chanté Confession, une nouvelle chanson, en hommage à David Lynch. Le jour de la clôture, des anarchistes sabotent les installations électriques : Cannes plongée dans le noir pendant plusieurs heures. Le festival de la lumière projetée s’est achevé sans.

Ce qu’on attendait depuis trop longtemps

Pendant ce temps, certains fantômes ont enfin pris forme. Hollow Knight: Silksong est sorti. Oui, vraiment. Après des années de mèmes sur son absence, Team Cherry a livré. Le Metroidvania le plus attendu de la décennie, et il tient ses promesses — fluidité, level design labyrinthique, mélancolie intacte. Hades II aussi, en septembre. Melinoë remplace Zagreus, la sorcellerie remplace la rage, mais la boucle reste addictive, la narration toujours aussi fine. Supergiant Games ne sait pas faire de mauvais jeux.

GTA6 - Image Promotionnelle - RockstarGame
GTA6 – Image Promotionnelle – RockstarGame

Et puis il y a le fantôme qui n’est pas venu. GTA 6, annoncé pour l’automne, repoussé à novembre 2026. Rockstar fait du Rockstar. Le jeu le plus attendu de la décennie reste une bande-annonce et des spéculations. Aux Game Awards, il a quand même gagné le prix du « jeu le plus attendu » — une récompense pour ne pas exister. Le 21 décembre, Vince Zampella, le créateur de Call of Duty, meurt dans un accident de voiture à 55 ans. Même les pères fondateurs partent.

La console qui recycle nos souvenirs

Le 5 juin, Nintendo a fait ce que Nintendo fait tous les sept ans : sortir une nouvelle console. La Switch 2, annoncée le 2 avril, disponible trois mois plus tard. 449 dollars, 3,5 millions d’unités vendues en quatre jours. Mario Kart World au lancement — courses jusqu’à 24 joueurs, monde ouvert, hors-piste sur tous les circuits. La formule la plus ambitieuse de la franchise.

Mais la vraie surprise, c’est l’émulateur GameCube intégré. Zelda: Wind Waker, F-Zero GX, SoulCalibur II au lancement. Super Mario Sunshine et Fire Emblem: Path of Radiance annoncés. Nintendo qui embrasse enfin son patrimoine au lieu de le laisser pourrir dans des cartouches introuvables. La nostalgie n’est plus seulement un argument marketing — elle devient une fonctionnalité.

Cette nostalgie, elle irrigue tout. Ranma ½ revient en anime, refait de zéro, et c’est meilleur que l’original. Les remakes pleuvent. On recycle les années 90 et 2000 avec une ferveur suspecte. Comme si le présent était trop incertain pour qu’on ose y créer du neuf. Ou comme si on cherchait, dans les images de notre enfance, une consolation que le réel ne peut plus offrir.

Trop d’images, pas assez de temps

2025, c’est aussi l’année où l’animation japonaise a officiellement saturé. Plus de 200 nouveaux animes recensés. Personne ne peut tout voir — même les chroniqueurs les plus acharnés admettent avoir dû choisir. Dan Da Dan saison 2 entre juillet et septembre, toujours aussi chaotique, toujours aussi jouissif. Le concert metal de l’épisode 8, avec le groupe fictif HAYASii, a déclenché une polémique : le morceau ressemble trop à « Kurenai » de X Japan. Même dans la fiction, le droit d’auteur rattrape tout.

Sakamoto Days débarque en janvier et confirme que le shonen peut encore surprendre. Lazarus, la nouvelle création de Shin’ichirō Watanabe — le père de Cowboy Bebop — rappelle qu’on peut faire de la science-fiction adulte sans sombrer dans le grimdark. Les Carnets de l’Apothicaire poursuit sa saison 2 avec la même finesse qu’avant, malgré les déboires judiciaires de sa mangaka. Solo Leveling continue son ascension — film et projet live-action annoncés dans la foulée. Chainsaw Man revient en film, et c’est une claque.

To Be Hero X, production chinoise, surprend tout le monde avec une qualité d’animation qui tutoie Arcane. Takopi’s Original Sin, six épisodes seulement, mais une intensité qui ne laisse personne indifférent — la preuve qu’on peut dire quelque chose de profond en moins de trois heures. Et quelque part dans cette avalanche, Ne Zha 2 pulvérise le box-office mondial : 2,2 milliards de dollars, cinquième plus gros succès de tous les temps. L’animation chinoise n’est plus une curiosité — c’est une force de frappe.

Les écrans qui s’éteignent

Stranger Things tire sa révérence avec une cinquième saison. La série qui a défini l’ère Netflix, celle qui a ressuscité les années 80 pour une génération qui ne les a pas vécues, s’achève. À côté, Guillermo del Toro livre son Frankenstein sur Netflix — Jacob Elordi, Mia Goth, et cette noirceur gothique que le réalisateur cultive depuis toujours.

Mais le streaming, en 2025, c’est surtout la fatigue. Trop de plateformes, trop de séries, trop de « contenus » — le mot lui-même est devenu une insulte. On scroll plus qu’on ne regarde. On ajoute à des listes qu’on ne videra jamais. Dans les salles, même constat : année difficile pour le cinéma français, Zootopie 2 en tête avec 6 millions d’entrées, suivi par Lilo & Stitch en live-action. Les Tuche sauvent l’honneur tricolore. La culture de l’abondance produit son contraire : l’incapacité à choisir, donc à s’engager.

Ceux qui sont partis

David Lynch est mort le 16 janvier. Il avait 78 ans et un emphysème qui l’avait éloigné des plateaux. Twin Peaks, Mulholland Drive, Eraserhead — une œuvre qui ne ressemble à aucune autre, qui a prouvé qu’on pouvait faire du cinéma populaire sans jamais expliquer, sans jamais rassurer. Cinq jours plus tard, Bertrand Blier suivait — Les Valseuses, Trop belle pour toi, un autre cinéma français, plus cru, plus libre. Neuf jours avant Lynch, c’était Jean-Marie Le Pen qui s’éteignait à 96 ans. Janvier a frappé fort : Catherine Laborde le 28, vingt-huit ans de météo sur TF1, emportée par la maladie à corps de Lewy. Marianne Faithfull le 30, la voix cassée des années 60, compagne de Jagger, survivante de tout.

Le 21 avril, le pape François meurt d’un AVC au lendemain de Pâques. Douze ans de pontificat, une tentative de réforme de l’Église, des positions qui ont divisé les fidèles. Le conclave s’ouvre le 7 mai dans la chapelle Sixtine. Le lendemain, fumée blanche : Robert Francis Prevost devient Léon XIV. Un Américain sur le trône de Pierre, premier pape nord-américain de l’histoire. Le monde change, même au Vatican.

En février, Gene Hackman et son épouse sont retrouvés morts à leur domicile de Santa Fe. En mars, c’est Émilie Dequenne qui disparaît — Palme d’or à 17 ans pour Rosetta, une carrière entière à incarner des personnages fragiles et tenaces. Robert Redford s’éteint en septembre, dans son sommeil, en Utah. Claudia Cardinale, monument du cinéma italien. Giorgio Armani, le prince de la mode. Val Kilmer. Diane Keaton en octobre. Hulk Hogan en juillet, arrêt cardiaque. Thierry Ardisson le 14 juillet — celui qui avait inventé une télévision qui n’existait plus.

Et puis, le 28 décembre, trois jours avant la fin de l’année : Brigitte Bardot. 91 ans. Elle s’est éteinte à l’aube dans sa résidence de La Madrague, à Saint-Tropez, son dernier mot murmuré à son mari : « piou piou ». BB, deux initiales qui ont incarné une France libre, sensuelle, puis controversée. L’actrice qui avait tout abandonné pour les animaux. La militante qui avait créé sa fondation en 1986, quarante ans d’engagement, 300 salariés, des refuges sur plusieurs continents. La femme qui avait dit vouloir être enterrée « loin des connards », près de son petit cimetière animal. Elle sera finalement inhumée au cimetière marin de Saint-Tropez, face à la mer qu’elle aimait.

Brigitte Bardot sur la plage du Carlton, Festival de Cannes, 1953. © DR
Brigitte Bardot sur la plage du Carlton, Festival de Cannes, 1953. © DR

Son ex-mari Jacques Charrier l’avait précédée en septembre. Leur fils Nicolas, élevé par son père, vit en Norvège. L’héritage ira à la fondation, pas à la famille. Bardot avait choisi ses priorités il y a longtemps. Et hier, 30 décembre, Évelyne Leclercq — Tournez manège, les années 80 en robe à paillettes — s’en est allée à son tour. L’année n’a même pas eu la décence d’attendre minuit.

Le monde qui tremble

Au-delà des écrans, 2025 a secoué. Trump de retour à la Maison Blanche le 20 janvier, Elon Musk sur scène avec un geste qui a fait le tour du monde. En février, le clash avec Zelensky dans le Bureau ovale — « soit vous trouvez un accord, soit on vous lâche » — l’aide militaire suspendue puis reprise, la guerre en Ukraine qui entre dans sa quatrième année sans fin en vue. Le cessez-le-feu à Gaza en janvier, fragile, les derniers otages libérés en octobre, les accusations mutuelles de violation qui continuent.

En France, Marine Le Pen condamnée à cinq ans d’inéligibilité en mars pour les emplois fictifs du FN. Nicolas Sarkozy en prison — premier président français à connaître la cellule. Le « casse du siècle » au Louvre en octobre : 8 482 diamants, 35 émeraudes, 34 saphirs, 212 perles dérobés en quatre minutes. Les joyaux de la Couronne, volatilisés. Robert Badinter entre au Panthéon le 9 octobre, jour anniversaire de l’abolition de la peine de mort qu’il avait portée.

L’été a brûlé. Le pire incendie depuis 50 ans dans le sud de la France. Les Philippines frappées par trois typhons en deux mois. Un séisme de magnitude 7,7 en Birmanie. Le climat rappelle, encore et encore, qu’il ne négocie pas.

Ce qui reste

À minuit, les feux d’artifice. Demain, les bonnes résolutions qu’on ne tiendra pas. Mais ce soir, il reste les images. Un studio de Montpellier qui brandit un trophée avant de se faire accuser. Une IA qui apprend à bouger pendant que Disney change d’avis. Un contre-ténor autrichien qui fait pleurer l’Europe. Un réalisateur iranien qui brandit une Palme d’Or après quatorze ans d’interdiction. Une console qui ressuscite les jeux de notre enfance. Des animes qu’on n’aura jamais le temps de voir. Des séries qui s’achèvent pendant que d’autres s’empilent. Des créateurs qui partent, d’autres qui émergent. Un pape américain. Un monde qui hésite entre l’effondrement et la reconstruction.

Brigitte Bardot qui murmure « piou piou » et s’en va rejoindre David Lynch loin des caméra, du monde et des humains.

2025 n’a pas répondu aux questions qu’elle a posées. L’IA est-elle un outil ou une menace ? La nostalgie nous nourrit-elle ou nous paralyse-t-elle ? Peut-on encore créer dans un monde saturé d’images ? On ne sait pas. On ne saura peut-être jamais. Mais au moins, cette nuit, on a regardé. Et regarder, c’est déjà résister un peu à l’oubli.

Bonne année. Éteignez les écrans. Ou pas.