Un client vous envoie un PSD. Vous n’avez pas Photoshop, ou vous ne l’avez plus. Reprendre un abonnement pour ouvrir un seul fichier vous semble absurde. Quelqu’un vous dit d’aller sur Photopea. Vous ouvrez l’onglet, vous glissez le fichier dedans, et une question vous traverse : il part où, ce fichier ?

Nulle part. Et c’est à peu près tout ce qu’il faut comprendre de cet outil.

« En ligne » ne veut pas dire ce que vous croyez

La plupart des services web fonctionnent pareil. Votre fichier monte sur un serveur, le serveur travaille, le résultat redescend. C’est le modèle de Canva, de Figma, des convertisseurs PDF, de presque tout ce que vous ouvrez dans un navigateur.

Photopea, non. Sa politique de confidentialité l’écrit sans détour : les fichiers que vous ouvrez ne sont jamais envoyés où que ce soit. Ils ne quittent jamais votre appareil. Ils sont traités par votre propre matériel.

La page est bien chargée depuis un site. Mais tout le traitement se fait ensuite dans le moteur JavaScript de votre navigateur, sur votre processeur, avec votre mémoire. Le serveur vous livre l’application une fois, puis il n’a plus rien à voir avec vos images.

Vous pouvez le vérifier en trente secondes, et c’est la démonstration la plus parlante qui soit. Chargez Photopea, coupez le wifi, continuez à travailler. Tout fonctionne. L’éditeur est déjà chez vous.

Ce qui fait sa force fait aussi sa limite

Puisque tout tourne chez vous, ce sont vos ressources qui plafonnent.

Un onglet de navigateur n’a pas la latitude d’une application installée. Photoshop réserve plusieurs gigaoctets de mémoire vive. Il écrit aussi un fichier de travail sur votre disque quand elle vient à manquer. Photopea vit dans le bac à sable du navigateur, sans l’un ni l’autre à la même échelle.

La bascule se sent vite. Une photo de reflex, un montage de quinze calques, une affiche : aucun problème. Un PSD de studio avec quatre-vingts calques, des objets dynamiques imbriqués et des masques partout : ça rame, puis l’onglet rend les armes.

Aucun défaut de programmation là-dedans. C’est la contrepartie directe du choix d’architecture. Vous échangez de la puissance brute contre deux choses : rien ne sort de chez vous, et il n’y a rien à installer.

Ce qu’il ouvre, et pourquoi ça compte

C’est là que Photopea se détache des autres éditeurs gratuits.

Il lit le PSD de Photoshop. Mais aussi l’AI d’Illustrator, le XCF de GIMP, le Sketch, le XD, le PDF, le SVG et l’EPS. Côté images, tout le répertoire habituel, du PNG au WebP en passant par le TIFF et le GIF. Côté photo, il ouvre les RAW des grandes marques : DNG, NEF chez Nikon, CR2 chez Canon, ARW chez Sony, RAF chez Fujifilm.

Ouvrir un PSD sans abonnement Creative Cloud, voilà le vrai service rendu. Un graphiste vous envoie ses sources. Vous devez récupérer un logo posé sur un calque. Vous n’avez plus à négocier un export, ni à payer un mois pour dix minutes de travail.

Les calques sont préservés, les masques aussi. Les textes restent éditables dans la plupart des cas. À l’export, le PNG conserve le canal alpha Alpha Canal de transparence d'une image ou d'un matériau, où le blanc est opaque et le noir est transparent. Essentiel pour les textures avec découpes. Voir la définition complète → , ce qui règle la transparence d’un logo ou d’un détourage.

L’exception qu’il faut connaître

Depuis 2023, Photopea propose des outils d’intelligence artificielle. La suppression d’arrière-plan, et Magic Replace, qui remplace une zone sélectionnée à partir d’une description écrite.

Ces outils ne suivent pas la règle du traitement local.
Photopea laisse les comptes Premium à court de crédits brancher leur propre clé
d’API Dezgo, un service de génération d’images tiers, et imputer la suite à ce
compte. Or une génération d’image ne tourne pas dans un onglet sur du matériel
grand public. Elle part chez le prestataire. Si vous travaillez sur des visuels
confidentiels, l’éditeur reste local, les fonctions IA non.

Photopea n’écrit cette nuance nulle part. Le traitement local est présenté pour les fichiers que vous ouvrez, et rien n’est dit du reste. La déduction vient du fonctionnement de l’intégration Dezgo, et elle est solide.

Un homme, des bannières et pas d’actionnaires

Photopea existe depuis septembre 2013. Il est écrit par une seule personne, Ivan Kutskir, développeur tchèque passé par l’université Charles de Prague. Il a tout fait : le code, les icônes, la documentation.

Le modèle économique tient en trois lignes. L’outil est gratuit, financé par la publicité affichée à côté de l’espace de travail. Un compte Premium retire ces bannières et donne des crédits pour les fonctions IA. Les entreprises qui hébergent leur propre instance paient entre 500 et 2 000 dollars par mois, réglés pour douze mois d’avance.

Ça mérite deux secondes de réflexion avant d’en faire un maillon de votre chaîne de production. Un développeur unique, c’est une réactivité que les gros éditeurs n’ont pas. C’est aussi un point de défaillance unique. Treize ans de mises à jour continues plaident pour lui, mais restez prudent sur un usage professionnel critique.

Quand il ne suffit pas

Trois situations où il faut regarder ailleurs. Autant le savoir avant d’y perdre une journée.

L’impression professionnelle. La gestion CMJN et les profils colorimétriques ne sont pas au niveau de ce qu’un imprimeur attend. Pour un fichier qui part en presse, restez sur un outil prévu pour ça.

Les gros volumes. Si vous manipulez des fichiers lourds tous les jours, la limite mémoire du navigateur vous rattrapera tous les jours. Un logiciel installé sera plus confortable : GIMP ou Krita si le budget est nul, Affinity Photo si vous acceptez un achat unique.

Le travail à plusieurs. Photopea est un outil solitaire. Ni édition collaborative, ni gestion de versions partagée.

Alors, ça vaut quoi

Ouvrir un PSD sans abonnement, retoucher une photo, détourer un visuel, préparer une image pour le web : Photopea fait le travail, et il le fait bien. L’interface reprend assez fidèlement celle de Photoshop pour que vos réflexes se transposent sans réapprentissage.

Le fait que vos fichiers ne bougent pas de votre machine devrait peser plus lourd qu’il ne pèse dans les présentations qu’on en fait. C’est rare. C’est vérifiable en coupant votre connexion. Et ça répond à une question que beaucoup se posent sans oser la formuler.

La prochaine fois qu’un PSD atterrit dans votre boîte mail, vous saurez quoi en faire.