La révolution numérique a permis à de nombreuses start-up africaines de voir le jour et de prospérer. On peut citer les plateformes de streaming comme Côte Ouest Audiovisuel, ou encore Jumia, le géant du e-commerce rattaché au groupe Africa Internet Group. De nombreux étudiants souhaitent désormais se spécialiser dans des filières numériques après leur bac, ce qui a facilité la création d’écoles formant à ces nouveaux métiers. Le choix ne manque pas.
Malgré ce boom numérique, les professions du jeu vidéo, pourtant intimement liées à cet écosystème, ont longtemps été boudées sur le continent. L’Afrique accusait un retard certain dans ce secteur. Mais en cinq ans, les choses ont beaucoup bougé. Et pas qu’un peu.
Un marché qui a explosé
En 2021, l’industrie vidéoludique africaine balbutiait encore. En 2026, elle pèse plus de 2 milliards de dollars et affiche une croissance annuelle de 12,5 %, soit six fois plus rapide que la moyenne mondiale, selon Mordor Intelligence. Pour mettre les choses en perspective, le marché global du jeu vidéo, lui, plafonne autour de 2 % de croissance par an. L’Afrique est devenue l’un des derniers eldorados du gaming, croissant six fois plus vite que le reste du monde.
Le continent compte aujourd’hui 349 millions de joueurs. C’est presque le double d’il y a six ans. L’Égypte, le Nigeria et l’Afrique du Sud mènent la danse avec des revenus respectifs de 368, 300 et 278 millions de dollars. Et ce n’est que le début : avec un âge médian de 19 ans et une population qui va doubler d’ici 2050, l’Afrique pourrait dépasser l’Amérique du Nord en nombre de gamers actifs dans les prochaines années, selon Jeune Afrique.
Le mobile, roi incontesté
Les développeurs africains ont su s’adapter aux habitudes de jeu de la population, et ça n’a pas changé : le mobile reste le support numéro un. Près de 90 % des revenus du marché proviennent des jeux mobiles. Plus de 95 % des joueurs africains jouent sur smartphone. Avec les expéditions de smartphones qui ont grimpé de 6 % au premier trimestre 2025 et la suppression de la taxe de 9 % sur les appareils d’entrée de gamme en Afrique du Sud, l’accès au gaming mobile ne fait que s’élargir.
La particularité africaine, c’est que le continent a sauté l’étape console/PC pour passer directement au mobile. Là où l’Europe et les États-Unis ont construit leur industrie sur des PlayStation et des tours gaming, l’Afrique trace sa propre voie avec des smartphones et des solutions de paiement mobile comme M-Pesa. Pragmatique.
Des studios qui montent, des noms qui s’imposent
En 2021, le continent comptait un peu plus de 300 studios (le chiffre était un peu optimiste, disons-le). En 2024, le rapport Africa Games Industry de Maliyo Games en recense environ 250 actifs, avec 57 rien qu’en Afrique de l’Ouest, soit 45 de plus que l’année précédente dans cette région. Le Nigeria (18 studios), l’Afrique du Sud (14) et le Kenya (12) concentrent le gros du développement.
Quelques éditeurs se sont fait un nom dans le paysage vidéoludique africain. C’est toujours le cas de Leti Arts au Ghana ou de Kiro’o Games au Cameroun, dont le fondateur Olivier Madiba est devenu une figure incontournable du secteur. Leur jeu Aurion : l’héritage des Kori-Odan, inspiré des mythes africains, a fini par atterrir sur Xbox Series X|S en 2024 avec les honneurs de Microsoft. Pas mal pour un projet qui avait démarré sur RPG Maker.
Mais la grande révélation de ces dernières années, c’est Carry1st. Ce studio sud-africain a levé 27 millions de dollars auprès de fonds comme Andreessen Horowitz et Bitkraft Ventures, devenant la référence de l’édition de jeux mobiles sur le continent. Free Lives, autre studio sud-africain, cartonne sur Steam, Xbox et PlayStation avec Broforce et Viscera Cleanup Detail. Maliyo Games, basé au Nigeria, s’est même associé à Disney pour le projet Iwájú, une collaboration qui montre que les grands noms mondiaux commencent à prendre le storytelling africain au sérieux.
Trois studios ont dépassé le million de dollars de revenus en 2024, contre seulement deux l’année précédente. La progression est lente, mais elle est réelle.
Le problème de la visibilité (toujours)
Voilà le revers de la médaille, et il n’a pas beaucoup changé depuis 2021 : les gamers africains préfèrent encore largement consommer les productions d’éditeurs comme Square Enix, EA ou Tencent. Plus de la moitié des joueurs interrogés dans une enquête du Pan African Gaming Group ne pouvaient pas citer un seul jeu développé sur le continent. Aïe.
Le téléchargement illégal reste un frein, la visibilité des studios locaux est encore faible, et le financement public quasi inexistant : seuls 3 % des studios africains ont un jour bénéficié d’un soutien gouvernemental. Les développeurs doivent jongler entre des ressources limitées, des infrastructures fragiles et un accès internet encore inégal. Le coût élevé des données mobiles reste l’obstacle numéro un cité par les joueurs.
Malgré tout, 56 % des joueurs considèrent la pertinence culturelle comme un critère important dans leurs choix de jeux, et une majorité souhaite voir davantage de personnages noirs et de décors africains. La demande est là. L’offre doit suivre.
Un écosystème qui se structure
En 2022, dix studios africains ont créé le Pan Africa Gaming Group (PAGG), une coalition continentale regroupant des acteurs du Cameroun, du Sénégal, du Ghana, de la Tunisie, du Kenya, de l’Éthiopie, du Rwanda et d’Afrique du Sud. Leur objectif : mutualiser les talents, partager les ressources et placer l’Afrique sur la carte mondiale du gaming.
Des programmes comme Game Up Africa forment la nouvelle génération de développeurs, et Xbox a lancé son Game Camp Africa pour accompagner les studios en herbe avec des fonds de prototypage et de portage. La qualité des projets présentés progresse à une vitesse que même les acteurs du secteur qualifient d’exponentielle.
Le Nigeria a créé en 2024 un nouveau ministère dédié aux Arts, à la Culture et à l’Économie Créative, dont l’une des premières initiatives a été de participer à un événement gaming. C’est un signal. Les gouvernements africains commencent à comprendre le potentiel du secteur, même s’ils n’ont pas encore trouvé comment le soutenir concrètement.
L’E3 c’est fini, mais l’Afrique a ses propres rendez-vous
En 2021, j’écrivais que le salon de l’E3 était un rendez-vous incontournable du jeu vidéo et que les développeurs africains n’y étaient pas encore. Depuis, l’E3 a tout simplement fermé ses portes définitivement en décembre 2023, victime de la pandémie, de la montée des événements en ligne et du désintérêt des grands éditeurs. Le Summer Game Fest, les Nintendo Direct et les Xbox Showcase ont pris le relais.
Et l’Afrique ? Elle n’a pas attendu pour créer ses propres rendez-vous. L’Africa Games Week, qui en est à sa 8ème édition au Cap en 2025, rassemble développeurs, éditeurs, investisseurs et leaders de l’industrie venus du continent et du monde entier. Xbox, Epic Games et Xsolla y étaient. Le Morocco Gaming Expo, organisé à Rabat en juillet 2025 par le ministère marocain de la Jeunesse, a accueilli des acteurs d’Afrique, d’Europe et d’Asie, avec la présence de Yoshiki Okamoto, le créateur de Street Fighter et Resident Evil. Quand un tel nom se déplace pour un salon africain, c’est que quelque chose a changé.
MaliyoCon, organisé par Maliyo Games au Nigeria, est devenu un point de rencontre essentiel pour la communauté locale. Le continent n’a plus besoin de l’E3 pour exister.
Comment développer une culture locale du jeu vidéo ?
La question que je posais en 2021 reste d’actualité, mais les réponses commencent à émerger. Il faut légitimer le travail des éditeurs locaux, et ça passe par plusieurs leviers. D’abord, le financement : les investisseurs internationaux s’y intéressent enfin, comme le montre la levée de fonds de Carry1st. Ensuite, la formation : des programmes comme Game Up Africa et les initiatives Xbox alimentent le vivier de talents. Et enfin, l’appropriation par le public : la création de sites dédiés, de communautés de moddeurs, de streamers et de créateurs de contenu qui parlent des jeux locaux et leur donnent de la visibilité.
L’intelligence artificielle pourrait aussi changer la donne. Avec l’IA, un studio de trois personnes peut désormais produire un travail qui en nécessitait vingt il y a cinq ans. Pour un continent où les ressources sont limitées mais le talent abondant, c’est un game changer au sens propre du terme.
Hugo Obi, fondateur de Maliyo Games, résume bien l’enjeu : « Je veux que nous soyons un producteur net de jeux, et non un consommateur net. Rien d’autre ne compte. Tant que l’Afrique ne produit pas les jeux auxquels les Africains jouent, c’est une question de souveraineté culturelle. »
En communiquant sur les jeux locaux, les différents acteurs, qu’ils soient amateurs ou professionnels des arts numériques, apportent de la visibilité au secteur et lui permettent de gagner en maturité. L’Afrique du jeu vidéo avance, portée par sa jeunesse, sa créativité et un appétit croissant pour les expériences numériques. Ce qui lui manquait en 2021, c’était la structure. En 2026, elle se met en place. La partie ne fait que commencer.
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