Ouvrez trois offres d’emploi de développeur web. Vous y lirez « maîtrise de HTML5, CSS3 et JavaScript ».
Deux de ces trois mentions ne désignent plus rien. HTML5 a cessé d’exister en tant que version. CSS3 n’a jamais eu de suite.
Ce n’est pas un détail de vocabulaire. C’est la trace d’un changement de pouvoir que presque personne n’a suivi.
HTML5 a une date de naissance et une date de décès
La naissance est facile à dater. Le 28 octobre 2014, le W3C publie HTML5 en Recommandation. Il la présente alors comme la cinquième révision majeure du format.
Le décès est tout aussi précis. Le 28 mai 2019, le W3C et le WHATWG signent un accord.
Les termes sont sans ambiguïté. Le WHATWG maintient les standards vivants HTML et DOM. Le W3C cesse de publier ses propres versions.
Il n’y a donc plus de HTML6 à attendre, ni de HTML 5.3. Il n’y a plus de numéro du tout.
Ce que le W3C conserve, c’est un rôle de validation. Il transforme des versions de travail du WHATWG en Recommandations. Il ne décide plus du contenu.
Pourquoi le mot a survécu à la chose
Si le terme colle encore aux offres d’emploi quinze ans plus tard, il y a une raison. Et elle est savoureuse, parce que le W3C l’a installée lui-même.
En janvier 2011, l’organisation lance un logo HTML5. Elle le définit comme représentant « un large ensemble de technologies web ouvertes ». CSS3 figure dans le lot.
Les développeurs réagissent dans la journée. Confondre une spécification précise avec un panier de technologies, c’est exactement ce qui abîme le vocabulaire d’un métier.
Le W3C rétropédale en quelques heures. La définition devient « ce logo représente HTML5, la pierre angulaire des applications web modernes ». La FAQ précise que CSS3 ne fait pas partie de la spécification.
Trop tard. Pendant les années suivantes, HTML5 sert de mot-valise pour tout le web moderne. Les nouvelles balises, les animations, la vidéo lue sans greffon, les interfaces qui répondent au doigt.
C’est ce mot-valise qui a survécu. Pas la spécification.
Ceux qui écrivent HTML fabriquent des navigateurs
Le WHATWG n’est pas une organisation de normalisation classique. C’est un groupe fondé en 2004 par des représentants d’Apple, de la Mozilla Foundation et d’Opera Software. Ils reprochaient au W3C sa lenteur, et son virage vers des technologies fondées sur XML.
Sa gouvernance a été formalisée en 2017. Son Steering Group réunit quatre entreprises : Apple, Google, Microsoft et Mozilla.
Comparez les deux listes. Opera, l’un des trois fondateurs, n’est plus dans la pièce. Google et Microsoft, absents au départ, y sont.
Retenez la seconde. Elle va resservir plus bas, et c’est là que l’affaire devient intéressante.
La grammaire du web est donc écrite par ceux qui fabriquent les logiciels qui la lisent. Ce n’est ni un scandale ni un secret. C’est documenté, assumé, et cela explique tout le reste.
Un standard vivant se met à jour en continu, dès qu’un retour arrive. Le WHATWG justifie ce choix par l’épisode qui a suivi HTML4. Le développement s’est arrêté plusieurs années, et la plateforme a stagné.
Le prix de cette réactivité, c’est qu’il n’existe plus de photographie du langage à un instant donné. Rien à afficher sur un CV, rien à graver sur une couverture de livre.
Bonne nouvelle en revanche, et elle console : le web ne casse pas ce qui fonctionnait. Un tutoriel de 2019 décrit une page qui s’affiche encore aujourd’hui. Il lui manque juste tout ce qui est arrivé depuis.
CSS3 n’a jamais eu de suite, et c’est délibéré
Beaucoup attendent encore CSS4. Il n’arrivera pas.
Le CSS Working Group du W3C a abandonné la numérotation globale après CSS3. Le langage est découpé en modules, et chaque module avance à son rythme, avec son propre niveau.
CSS Color existe en niveaux 3, 4 et 5. CSS Fonts également. Les deux progressent séparément, et rien ne les oblige à sortir ensemble.
Pour savoir où en est l’ensemble, le groupe publie un instantané annuel. Ce CSS Snapshot liste les modules jugés prêts pour l’implémentation.
Notez la bascule. Le W3C a perdu HTML, mais il a gardé CSS. Les deux langages qui composent une page web ne sont plus écrits par les mêmes personnes.
[IMAGE 2 : schéma flat design SVG à trois colonnes, une par langage, avec le nom de l’organisme sous chacune : WHATWG, W3C, Ecma International] alt : Schéma des trois organismes qui maintiennent HTML, CSS et JavaScript Légende : Trois langages, trois maisons, trois calendriers.
JavaScript n’a jamais appartenu au web
Le troisième est le plus surprenant. JavaScript n’a jamais été normalisé par une organisation du web.
Son standard s’appelle ECMA-262. Il est publié par Ecma International et développé par un comité technique nommé TC39. Le nom officiel du langage y est ECMAScript.
L’édition courante est la dix-septième, datée de juin 2026. Et la date compte autant que le numéro.
Depuis la sixième édition, parue en juin 2015, une nouvelle édition sort chaque mois de juin. Sans exception, onze années de suite.
C’est le seul des trois langages qui ait gardé un rythme lisible. Chaque année, une photo nette de ce qu’il sait faire.
Ironie de tutelle. JavaScript est le seul des trois que le W3C n’ait jamais eu sous son toit. C’est aussi le seul dont on puisse encore citer une version sans se tromper.
Trois langages, trois horloges
| Qui l’écrit | Rythme | Comment citer l’état actuel | |
|---|---|---|---|
| HTML | WHATWG (Apple, Google, Microsoft, Mozilla) | Continu, sans version | On ne cite pas, on vérifie |
| CSS | CSS Working Group du W3C | Par module, instantané annuel | Le module et son niveau |
| JavaScript | TC39, chez Ecma International | Une édition chaque juin | ECMAScript 2026 |
Cette divergence est le vrai sujet. Les trois langages du web ont cessé d’évoluer ensemble. Chacun a adopté le modèle qui arrangeait ses auteurs.
Ce qui a remplacé les numéros de version
Si plus rien n’est versionné, comment savoir ce qu’on peut utiliser sans casser la moitié des visiteurs ?
La réponse s’appelle Baseline. Née dans l’équipe Chrome, l’initiative est aujourd’hui définie par le WebDX Community Group. Elle classe chaque fonctionnalité du web en trois états.
Limited availability. Tous les navigateurs de référence ne la prennent pas en charge. À éviter, sauf repli prévu.
Newly available. Elle fonctionne dans tous les navigateurs de référence. Elle est donc interopérable, mais récente.
Widely available. Trente mois se sont écoulés depuis ce passage à l’interopérabilité. Là, vous pouvez l’utiliser sans y penser.
Ce délai de trente mois est l’information la plus utile de cet article. Il ne mesure pas la sortie d’une fonctionnalité. Il mesure le temps qu’il faut aux vieux appareils pour sortir du parc.
Et maintenant, regardez quels sont les navigateurs de référence. Ils sont quatre : Chrome sur ordinateur et Android, Edge, Firefox sur ordinateur et Android, Safari sur macOS et iOS.
Soit Google, Microsoft, Mozilla et Apple. Exactement les quatre entreprises du Steering Group qui écrit HTML.
La boucle est fermée. Les mêmes acteurs rédigent le standard et détiennent la mesure de ce qui est utilisable. Rien d’illégitime là-dedans, ce sont eux qui implémentent. Mais aucun contre-pouvoir n’existe dans cette pièce.
Ce que ça change pour vous, concrètement
Si vous apprenez, cessez de chercher un cours « HTML5 ». Cherchez une ressource qui se met à jour, et regardez sa date. Un support qui parle encore de versions HTML parle d’avant 2019.
Si vous recrutez ou rédigez une offre, écrivez HTML, CSS et JavaScript, sans chiffre. Le chiffre ne qualifie plus personne. Il date surtout celui qui l’écrit.
Si vous développez, vérifiez l’état Baseline d’une fonctionnalité avant de l’utiliser. C’est plus rapide qu’un tableau de compatibilité, et c’est à jour par construction.
Et si vous voyez passer un format qui se présente comme un standard, demandez toujours qui le maintient. La question vaut bien au-delà du web. Elle se pose exactement pareil pour les formats d’échange de données.
[IMAGE 3 : photo d’un poste de travail de développeur avec deux écrans, l’un affichant un site en production, l’autre les outils de développement ouverts] alt : Poste de développeur web avec les outils de développement ouverts Légende : La seule version qui compte est celle du navigateur d’en face.
Le web a troqué ses numéros de version contre de la vitesse. Il y a gagné des fonctionnalités qui arrivent en mois plutôt qu’en années. Il y a perdu la possibilité de dire simplement où il en est.
Ce vide s’est rempli tout seul, avec des habitudes de langage qui ne veulent plus rien dire. HTML5 en est la meilleure illustration. Une recommandation publiée en 2014, enterrée en 2019, et toujours en tête des offres d’emploi en 2026.
Ce décalage n’a rien d’anecdotique. Il mesure l’écart entre la vitesse à laquelle le web change et celle à laquelle on apprend à en parler.
Soyez le premier à commenter cet article !