Still Life
2006 Cinéma d'auteur, Drame, Épure asiatique Tous publics

Still Life

三峡好人 (Sānxiá Hǎorén)

Lion d'or surprise à Venise 2006. Sur le chantier du barrage des Trois Gorges, Jia Zhangke filme la disparition d'une ville vieille de deux mille ans et le déracinement d'un million quatre cent mille personnes. Pas un cri, pas un slogan, juste un regard. Probablement le plus beau film politique du vingt-et-unième siècle, qui ne se présente jamais comme tel.

1h48 Durée
Chine Pays
9.3 /10
Disponible sur

Synopsis & Critique

Il y a une scène dans Still Life qui résume probablement tout le cinéma de Jia Zhangke. Un homme marche dans les ruines d’une ville qu’on est en train de démolir. Tout autour de lui, des ouvriers à mains nues abattent des immeubles à coups de masse. La poussière colle aux corps. Le Yangzi Jiang scintille en arrière-plan dans une brume jaune-grise qui ne ressemble à rien d’autre. Et soudain, sans prévenir, un bâtiment en construction se met à décoller comme une fusée vers le ciel. Personne ne réagit. Le plan suivant nous ramène au déambulement de l’homme, comme si rien n’était arrivé.

Voilà ce qu’est Still Life. Un film de constat froid sur la disparition d’une civilisation, traversé par des éclairs de pure poésie qui défient toute logique. Lion d’or surprise à Venise 2006, ajouté à la compétition au dernier moment alors qu’il n’y figurait même pas, le septième long-métrage de Jia Zhangke est probablement l’un des plus grands films politiques du vingt-et-unième siècle, et c’est paradoxalement parce qu’il refuse de ressembler à un film politique.

Cet article suppose que vous avez déjà lu notre article de référence sur l’épure asiatique au cinéma et vous avez peut-être croisé ce titre dans notre sélection des cinq films incontournables pour découvrir l’épure asiatique en 2026. Voici maintenant le décryptage approfondi du film qui a fait connaître Jia Zhangke au monde, et qui prend une résonance prophétique chaque année qui passe.

Still Life - Jia Zhangke
Still Life – Jia Zhangke

L’histoire de production qui ressemble à un roman

Pour comprendre Still Life, il faut commencer par cette anecdote stupéfiante. En 2005, Jia Zhangke est en pleine production d’un documentaire sur le peintre Liu Xiaodong, l’un des artistes contemporains chinois les plus importants. Liu prépare une série de toiles monumentales représentant les ouvriers qui démolissent la ville de Fengjie pour permettre la mise en eau du barrage des Trois Gorges. Le documentaire s’appellera Dong (东), littéralement « Est ».

Jia arrive à Fengjie avec une petite équipe pour filmer Liu en train de peindre. Mais ce qu’il découvre sur place le saisit à un niveau qu’il n’avait pas anticipé. Comme le raconte le South China Morning Post dans son dossier rétrospectif, il est tellement frappé par la dévastation en cours qu’il décide, sur place, de tourner un deuxième film en parallèle. Une fiction. Un long-métrage cette fois.

Pendant plusieurs mois, Jia tourne donc deux films simultanément dans le même lieu, avec la même équipe restreinte. Le documentaire Dong (66 minutes) et la fiction Still Life (108 minutes). Les deux œuvres sont présentées simultanément à la Mostra de Venise en septembre 2006 et au Festival de Toronto. Comme le confirment les Cahiers du Cinéma via Jean-Pierre Rehm cité par Icarus Films, les deux films forment un diptyque conceptuel indissociable, même si Still Life a éclipsé son frère documentaire dans la mémoire cinéphile.

Ce qui rend cette histoire encore plus folle, c’est que Still Life a été tourné essentiellement en HD numérique, alors que The World, le film précédent de Jia, avait encore été tourné en 35mm. La transition technique de Jia s’opère sur ce projet, en partie pour des raisons pratiques de tournage clandestin et léger.

Fengjie, une ville vieille de deux mille ans qui n’existe plus

Pour comprendre ce qui se joue dans Still Life, il faut s’arrêter sur le lieu. Fengjie (奉节) est une ville de la municipalité de Chongqing, en bord du Yangzi Jiang, dans la région des Trois Gorges. Elle a été fondée il y a plus de deux mille ans, et figurait dans la poésie classique chinoise dès l’époque Tang. Le poète Li Bai y a écrit certains de ses textes les plus célèbres au huitième siècle. La ville était un nœud commercial et culturel majeur du fleuve.

Au moment où Jia y tourne, Fengjie est en train d’être démolie étage par étage par des armées d’ouvriers à torse nu munis de masses. Comme le détaille l’essai universitaire de Ryan Waal pour UW Cinematheque, la ville bimillénaire est condamnée à disparaître sous les eaux du réservoir du barrage. Les habitants sont forcés de se reloger dans des villes voisines, souvent dans des appartements neufs construits à la va-vite. Au total, le projet du barrage des Trois Gorges aura déplacé environ 1,4 million de personnes dans toute la région.

Le barrage des Trois Gorges lui-même est un projet pharaonique. Lancé en 1993, il a coûté environ 22,5 milliards de dollars, soit cinq fois la taille du barrage Hoover américain. Comme l’analyse l’Association for Asian Studies dans son dossier pédagogique sur Still Life, il a été pleinement opérationnel en 2008, deux ans après le tournage de Still Life. Le projet a été critiqué par les ONG environnementales et les organisations des droits humains pour son ampleur et ses conséquences sociales.

Jia ne filme rien de tout cela frontalement. Pas un seul plan du barrage en activité. Pas une interview. Pas un slogan. Il filme ce qu’il reste. Et c’est précisément ce qui rend son film politique.

Le saviez-vous ?

Le titre original chinois du film, 三峡好人 (Sānxiá Hǎorén), signifie littéralement « Les bonnes personnes des Trois Gorges ». C’est un clin d’œil direct à la pièce de Bertolt Brecht, La Bonne Âme du Se-Tchouan (1943), située dans la même région chinoise. Jia, formé à la Beijing Film Academy, est lecteur des grands théoriciens marxistes du théâtre, et cette référence brechtienne irrigue tout son cinéma. Le titre anglais Still Life (nature morte) est un autre dispositif de sens, qui évoque la peinture européenne classique et l’immobilité forcée de ce qu’on filme avant qu’il disparaisse.

Le dispositif narratif : deux intrigues qui ne se croisent pas

Still Life suit deux personnages venus du Shanxi, province natale de Jia Zhangke située à 1500 kilomètres au nord, qui arrivent simultanément à Fengjie pour chercher leurs conjoints disparus. Comme le résume parfaitement BAMPFA, Jia utilise leurs déambulations parallèles comme prétexte pour explorer la ville mourante et ses habitants.

Han Sanming est un mineur de charbon du Shanxi qui revient à Fengjie après seize ans d’absence pour retrouver son ex-épouse. Il l’avait achetée à l’époque, comme c’était la pratique chez les hommes pauvres incapables de trouver une compagne par les voies normales. La police lui avait ramené la femme dans sa province d’origine peu après le mariage. Aujourd’hui, Sanming veut la revoir, et leur fille qu’il n’a jamais connue.

Still Life - Jia Zhangke
Still Life – Jia Zhangke

Shen Hong, jouée par Zhao Tao, est une infirmière du Shanxi venue chercher son mari Guo Bin, qui est parti à Fengjie travailler dans le secteur de la démolition et qui ne donne plus de nouvelles depuis deux ans.

Les deux histoires se déroulent en parallèle dans la même ville. Les deux personnages ne se rencontrent jamais. Jia ne cherche pas à créer de fausse symétrie dramatique. Comme le souligne la critique Letterboxd qui place le film au « point médian exact de la carrière de Jia », c’est précisément cette absence de convergence narrative qui donne au film sa puissance documentaire. Les vies traversent les mêmes lieux sans jamais se rencontrer. C’est exactement ainsi que les choses se passent dans la vraie vie.

La structure en quatre chapitres et les quatre essentiels chinois

Still Life est structuré en quatre chapitres nommés qui apparaissent à l’écran comme des intertitres. Comme l’analyse Ryan Waal dans son essai pour UW Cinematheque, Jia les a baptisés d’après les quatre essentiels traditionnels chinois que tout homme honnête devait posséder ou apprécier dans la Chine ancienne.

ChapitreIdéogrammeSignification narrative
Cigarettes烟 (yān)L’introduction de Sanming à Fengjie, la quête initiale
Alcool酒 (jiǔ)Les liens d’amitié entre ouvriers démolisseurs
Thé茶 (chá)L’arrivée de Shen Hong, la solitude des couples brisés
Bonbons糖 (táng)La rencontre finale, l’amertume de la douceur perdue

Cette structure n’est pas un simple ornement. Elle ancre le film dans une tradition culturelle chinoise millénaire que la modernisation est précisément en train de balayer. Chaque chapitre s’ouvre sur le rituel quotidien associé à l’élément qui le nomme. Un personnage offre une cigarette à un autre. Des ouvriers trinquent au baijiu. Une femme verse du thé. Quelqu’un offre un bonbon. Et chaque fois, derrière le geste, l’immense violence sociale de la disparition d’un monde.

Han Sanming, ou l’acteur non-professionnel le plus important du cinéma chinois contemporain

Voici un personnage que la critique grand public ignore systématiquement. Han Sanming est le cousin de Jia Zhangke. C’est un vrai mineur de charbon du Shanxi, qui n’a jamais étudié l’art dramatique. Il a fait son premier film avec son cousin en 1998 (Xiao Wu) en jouant un personnage qui s’appelait déjà Han Sanming et qui était mineur. Depuis, il a tourné dans presque tous les longs-métrages de Jia, parfois en rôle principal, parfois en silhouette. C’est l’un des plus longs compagnonnages acteur-réalisateur du cinéma asiatique contemporain.

Comme le décrit en détail un essai pour la revue Jump Cut, Han Sanming apporte au cinéma de Jia une vérité physique qu’aucun acteur formé ne pourrait reproduire. Son visage burinée, ses mains calleuses, sa démarche un peu raide d’homme qui a travaillé toute sa vie dans des conditions difficiles. Il porte littéralement la Chine populaire dans son corps. Quand il marche dans les ruines de Fengjie, on sent immédiatement que c’est quelqu’un qui sait ce que c’est que la pauvreté ouvrière, parce qu’il en vit.

Cette approche de Jia rappelle directement le néo-réalisme italien. Vittorio De Sica avait engagé des non-professionnels pour Le Voleur de bicyclette (1948). Pier Paolo Pasolini avait fait pareil avec Accattone (1961). Jia Zhangke s’inscrit consciemment dans cette filiation. Comme le rappelle Mike Archibald sur Mubi, Jia présente ici un « néo-réalisme appliqué au tournage autour du chantier réel du barrage des Trois Gorges, ce qui est stupéfiant ».

Les moments de réalisme magique qui font basculer le film

Voici l’élément qui distingue radicalement Still Life du cinéma social-réaliste habituel. Au milieu de ce constat documentaire glaçant, Jia se permet quatre ou cinq moments où la réalité bascule brusquement dans le fantastique sans aucun avertissement. Sans musique, sans effet, sans réaction des personnages. Comme si c’était parfaitement normal.

Les plus connus :

  • Un bâtiment qui décolle comme une fusée vers le ciel, en arrière-plan, pendant que Shen Hong fume une cigarette
  • Un homme qui marche sur un câble tendu entre deux immeubles à demi-démolis, comme un funambule de cirque
  • Un objet volant non identifié qui traverse le ciel pendant un dialogue
  • Une apparition surnaturelle dans une chambre d’hôtel délabrée

Ces moments ont fait couler beaucoup d’encre. Jia s’inscrit-il dans le réalisme magique sud-américain ? S’inspire-t-il de Apichatpong Weerasethakul, dont il était déjà admirateur en 2006 ? Comme l’analyse un essai pour Senses of Cinema, ces ruptures de régime ne sont pas des trouvailles graphiques. Elles disent quelque chose de précis : quand la réalité dépasse toute forme connue de fiction, quand un million de personnes sont déplacées pour ériger un barrage, alors le réel lui-même devient surréel. Filmer la dévastation des Trois Gorges en simple naturalisme aurait été insuffisant. Il fallait que le réel se mette à voler, à chanceler, à défier la gravité.

C’est exactement le pont entre Jia Zhangke et l’épure asiatique au sens large. La lenteur contemplative qui finit par produire des éclats poétiques inexplicables.

La 6e génération et le miracle politique de Still Life

Jia Zhangke est le chef de file de ce qu’on appelle la 6e génération du cinéma chinois. Formé à la Beijing Film Academy comme ses prédécesseurs, il appartient à cette vague de cinéastes nés autour de 1970 qui ont commencé à tourner clandestinement dans les années 1990, sans autorisation du Bureau du Film chinois, en captant la Chine post-Tiananmen avec une honnêteté que la 5e génération (Zhang Yimou, Chen Kaige) avait abandonnée pour se réfugier dans le wuxia historique.

Ses premiers longs (Xiao Wu en 1997, Platform en 2000, Unknown Pleasures en 2002) ont été tournés clandestinement et diffusés uniquement dans les festivals internationaux. Jia était officiellement interdit de tournage en Chine. C’est avec The World (2004) qu’il a obtenu sa première autorisation officielle du Bureau du Film. Still Life est son deuxième film officiellement validé par les autorités.

Et c’est là que se joue le miracle politique du film. Comme le note l’analyse de Criterionforum citant Jia, il est « remarquable que Still Life ait été officiellement sanctionné par le Bureau du Film chinois, considérant son portrait peu flatteur de la bureaucratie et de la cupidité ». Pourquoi la censure chinoise a-t-elle laissé passer ce film qui pointe pourtant les conséquences sociales catastrophiques d’un des projets phares de l’État ?

Plusieurs hypothèses. La première, c’est que Jia ne critique jamais frontalement le barrage ni le gouvernement. Pas un slogan. Pas une voix off. Pas une dénonciation explicite. La seconde, c’est qu’en 2006, le gouvernement chinois lui-même commençait à reconnaître certains problèmes du projet des Trois Gorges, notamment géologiques. Comme le note la même source, à la fin 2007 la Chine a dû faire face à la possibilité que le projet soit en partie « géologiquement instable après un glissement de terrain dans le Hubei ». Le film a peut-être bénéficié d’une fenêtre de tolérance courte.

La troisième hypothèse, plus stratégique, est que les autorités chinoises avaient compris qu’un film visible dans les festivals internationaux pouvait servir de soupape. Mieux vaut un Lion d’or pour un film qui critique poliment qu’une œuvre interdite qui devient martyre.

La photographie de Yu Lik-wai : une palette unique

Yu Lik-wai
Yu Lik-wai

Impossible de parler de Still Life sans s’arrêter sur le travail de son directeur de la photographie. Yu Lik-wai est le compagnon de route de Jia Zhangke depuis 1997. Il a éclairé tous les longs-métrages du réalisateur. Cinéaste lui-même par ailleurs (Love Will Tear Us Apart, 1999), il a développé pour Still Life une approche chromatique qui n’a aucun équivalent dans le cinéma contemporain.

La palette dominante du film est gris-bleu-jaunâtre. Le Yangzi Jiang n’est pas bleu mais d’un jaune-vert troublé par les sédiments. Le ciel est rarement franchement bleu, presque toujours laiteux ou brumeux. Les vêtements des ouvriers sont gris, marron, ocre. Les murs des immeubles à demi-démolis exposent leurs briques rouges éteintes. Comme le souligne G. Allen Johnson pour le San Francisco Chronicle, « jamais la destruction n’a paru aussi belle ».

Ce choix esthétique transforme Fengjie en un paysage qui ressemble à une peinture de la dynastie Song. Les montagnes en arrière-plan, voilées par la brume du fleuve, les silhouettes humaines minuscules face à l’immensité du paysage, les lignes verticales des immeubles qui s’effondrent comme des stalactites. Jia et Yu Lik-wai filment la Chine contemporaine avec le regard des grands peintres paysagistes chinois classiques. C’est ce qui donne au film sa dimension réellement épure asiatique. Pas tant à cause de plans-séquences ozuiens, mais parce que la photographie y atteint la qualité contemplative d’une peinture sur rouleau.

La place du film dans la filmographie de Jia

Still Life occupe une position pivot dans la carrière de Jia Zhangke. Avant, il était considéré comme l’enfant rebelle du cinéma chinois indépendant, brillant mais cantonné aux festivals. Après le Lion d’or, il devient l’un des grands cinéastes mondiaux, comparable à Hou Hsiao-hsien ou Béla Tarr dans les listes de référence de la critique.

Ce qu’il fait après Still Life confirme la trajectoire. 24 City (2008), A Touch of Sin (2013) qui obtient le prix du scénario à Cannes, Mountains May Depart (2015) sélectionné en compétition à Cannes, Ash Is Purest White (2018). Et plus tard, le Carrosse d’Or à Cannes 2015 et le Léopard d’Honneur à Locarno 2010. Comme le résume Variety, Still Life est le film qui « a fait basculer Jia du statut de cinéaste underground à celui de figure majeure de la 6e génération ».

Si vous voulez prolonger votre voyage chez Jia après Still Life, voici les portes d’entrée que je recommanderais :

  1. Platform (2000) pour la jeunesse provinciale du Shanxi dans les années 1980
  2. A Touch of Sin (2013) pour la violence sociale contemporaine en quatre récits
  3. Mountains May Depart (2015) pour la diaspora chinoise et le temps qui s’étire sur trois décennies
  4. Ash Is Purest White (2018) pour Zhao Tao en figure d’amante éternelle

Comment regarder Still Life en 2026

Quelques recommandations pratiques pour ne pas saboter votre première vision.

Conseils de visionnage

  1. Pas le soir après une journée fatigante. Le film exige votre attention, sinon vous le trouverez ennuyeux. Aménagez un vrai créneau de deux heures avec téléphone hors de portée.
  2. Privilégiez la restauration MK2 de 2023 qui a complètement revu la colorimétrie et révèle des détails invisibles dans les versions antérieures. La granulosité du HD original passe mieux sur grand écran.
  3. Acceptez la lenteur du premier tiers. Le film prend son temps pour installer les personnages et le lieu. La récompense vient à partir de l’arrivée de Zhao Tao au chapitre « Thé ».
  4. Documentez-vous brièvement sur le barrage des Trois Gorges avant la vision. Une lecture de cinq minutes du dossier Association for Asian Studies suffit largement à comprendre les enjeux.
  5. Regardez ensuite Dong dans la foulée si vous pouvez. Le diptyque conceptuel se complète mutuellement.

Pourquoi Still Life prend une résonance prophétique en 2026

Vingt ans après sa sortie, Still Life continue de grandir dans la mémoire cinéphile. Pas tellement parce qu’il aurait gagné en qualité (il était déjà parfait en 2006), mais parce que ce qu’il filmait a pris une dimension prophétique que personne n’avait anticipée.

D’abord parce que la Chine elle-même a poursuivi sa transformation à un rythme encore plus violent. Comme le décrit l’analyse rétrospective du South China Morning Post, les ouvriers démolisseurs filmés par Jia représentent une génération entière qui a sacrifié sa vie à construire la modernisation chinoise sans en bénéficier vraiment. Le film documente cette injustice avec une netteté glaçante.

Ensuite parce que les questions environnementales que pose le barrage des Trois Gorges sont devenues centrales partout dans le monde. Le déplacement forcé de populations pour des projets industriels n’est plus une spécificité chinoise. Comme l’a écrit Lisa Schwarzbaum pour Entertainment Weekly à la sortie du film, « plus d’un million de personnes ont été déplacées en Chine centrale pour générer l’électricité nécessaire aux besoins du futur ; le film de Jia, comme un fleuve qui coule, baigne quelques-uns d’entre eux ». Cette formule fait écho aujourd’hui aux destructions liées au changement climatique, aux mines de lithium, aux projets de centrales solaires en Afrique.

Et enfin parce que Jia Zhangke est devenu, avec les années, l’un des derniers grands cinéastes capables de filmer la transformation d’un pays en temps réel. Quand on regarde Still Life aujourd’hui, on regarde un témoin historique majeur. On regarde le travail d’un cinéaste qui a fait, à la caméra, ce que les grands romanciers du dix-neuvième siècle (Zola, Tolstoï, Dickens) faisaient à l’écrit. Documenter les mutations sociales d’une époque à la hauteur de l’histoire.

Still Life dans l’épure asiatique

Pour situer ce film par rapport au reste du cluster, voici comment il se positionne par rapport aux quatre autres titres de notre sélection.

Là où Voyage à Tokyo (Ozu, 1953) installait la grammaire fondatrice de l’épure asiatique avec ses tatami shots et ses pillow shots, Still Life l’applique au témoignage historique d’une transformation politique.

Là où Goodbye, Dragon Inn (Tsai Ming-liang, 2003) faisait de la disparition du cinéma de salle son sujet central, Still Life fait de la disparition d’une civilisation entière son objet.

Là où Long Day’s Journey Into Night (Bi Gan, 2018) explorera l’épure par la prouesse technique du plan-séquence 3D, Still Life l’explore par le réalisme magique discret intégré au constat documentaire.

Là où Memoria (Apichatpong Weerasethakul, 2021) prolongera l’épure asiatique hors d’Asie en Colombie, Still Life la politise en l’ancrant dans une réalité géopolitique précise.

Still Life occupe une position unique dans ce cluster : c’est le film de l’épure asiatique qui regarde l’histoire en train de se faire, qui transforme la lenteur contemplative en geste politique de résistance contre l’effacement.

Still Life - Jia Zhangke
Still Life – Jia Zhangke

Le verdict des amateurs de cinéma qui compte

Still Life a reçu un accueil critique exceptionnel lors de sa sortie. Comme le rapporte Plex avec une compilation de critiques d’époque, Lisa Schwarzbaum (Entertainment Weekly), Ted Fry (Seattle Times), G. Allen Johnson (San Francisco Chronicle) ont tous publié des éloges substantiels. Mike Archibald pour Mubi parlait d’un « néo-réalisme » renouvelé. Le critique français Jean-Pierre Rehm pour les Cahiers du Cinéma parlait quant à lui d’une « vision de la Chine concrète et explosive ».

Vingt ans plus tard, le film figure régulièrement dans les listes des meilleurs films du vingt-et-unième siècle. Il a été restauré récemment par MK2 en France. La Criterion Channel le programme régulièrement aux États-Unis. BAMPFA à Berkeley en a fait l’objet de plusieurs rétrospectives. C’est un film qui n’a pas vieilli d’une minute.

Et surtout, c’est un film qui change la façon dont on regarde le cinéma politique. Après avoir vu Still Life, vous ne pouvez plus regarder un documentaire militant de la même manière. Vous ne pouvez plus regarder un drame social occidental de la même manière. Vous comprenez qu’il existait une autre voie. La voie du témoin qui regarde, qui patiente, qui attend que le réel se révèle, et qui sait que la lenteur peut être un acte politique plus puissant que tous les slogans.

C’est ça, Still Life. Et c’est probablement pour ça qu’il continue de grandir.

Pour aller plus loin : éditions et lectures

Pour la version optimale du film, l’édition MK2 Blu-ray française reste la référence en français avec sous-titres impeccables et plusieurs bonus précieux dont une interview de Jia. Le coffret Criterion Channel propose la version anglophone restaurée. Évitez les versions YouTube en basse qualité qui détruisent la subtilité chromatique de Yu Lik-wai.

Côté lecture, l’essai majeur en anglais reste Jia Zhangke’s ‘Hometown Trilogy’ publié par le British Film Institute dans sa collection BFI Film Classics. En français, le livre Jia Zhangke, cinéaste de la Chine en mouvement de Jean-Michel Frodon publié aux Cahiers du Cinéma propose la meilleure synthèse francophone disponible. Pour les anglophones académiques, le numéro spécial de Senses of Cinema sur la 6e génération chinoise inclut plusieurs essais éclairants.

Bande-annonce

Bande-annonce officielle

Casting

Han Sanming
Han Sanming Han Sanming (mineur du Shanxi)
Zhao Tao
Zhao Tao Shen Hong (l'infirmière)
Wang Hongwei
Wang Hongwei Wang Dongming (l'archéologue)
Li Zhubin
Li Zhubin Guo Bin (le mari disparu)
Lan Zhou Brother Mark (l'ouvrier ami de Sanming)
Ma Lizhen Missy Ma (l'ex-épouse de Sanming)

Équipe technique

Réalisateur, Scénariste Jia Zhangke
Co-scénariste Sun Jianming
Co-scénariste Guan Na
Directeur de la photographie Yu Lik-wai
Monteur Kong Jinglei
Compositeur Lim Giong
Producteur Xu Pengle
Producteur Wang Tianyun
Productrice (Xstream Pictures) Zhu Jiong

Notre avis

Notes détaillées

Scénario 9.0/10
Réalisation 9.5/10
Jeu d'acteurs 9.0/10
Technique 10.0/10
Musique 8.0/10

Points forts

  • Un témoignage cinématographique unique sur la disparition de Fengjie, ville bimillénaire engloutie par le barrage des Trois Gorges
  • La photographie de Yu Lik-wai, palette gris-bleu hallucinée qui transforme le chantier en paysage de fin du monde
  • Han Sanming, acteur non-professionnel et cousin de Jia Zhangke, présence physique d'une vérité bouleversante
  • Zhao Tao, future épouse du réalisateur, performance hypnotique de retenue
  • Structure en quatre chapitres thématiques inspirée des quatre essentiels chinois traditionnels
  • Moments de réalisme magique discret qui font basculer le film hors du naturalisme strict
  • Lion d'or à Venise 2006, ajouté à la compétition au dernier moment
  • Un film politique qui n'a jamais besoin d'élever la voix pour porter son discours

Points faibles

  • Rythme contemplatif qui peut désorienter les spectateurs habitués au cinéma narratif occidental
  • Codes culturels chinois et géographie du Sichuan parfois opaques sans contexte préalable
  • Deux intrigues parallèles qui ne se rejoignent jamais peuvent dérouter à la première vision
  • Quelques baisses de rythme dans le tiers central, le temps qu'on s'installe dans la déambulation

Verdict

Un témoin historique qui regarde un pays disparaître à mesure qu'il le filme.

Still Life ne ressemble à aucun film politique que vous avez vu. Jia Zhangke ne dénonce pas le barrage des Trois Gorges, il l'observe. Il ne plaint pas les déplacés, il les regarde. Il ne juge pas la Chine, il en documente la métamorphose violente avec une patience qui force le respect. Et au milieu de ce constat presque clinique, surgissent des moments de pure poésie qui défient la raison : un bâtiment qui décolle comme une fusée, un funambule entre deux immeubles, une lumière qui change le réel en peinture chinoise classique. Voilà ce qui distingue Jia des autres cinéastes engagés du vingt-et-unième siècle. Il croit encore à la beauté, même au milieu de la catastrophe.

9.3 /10

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