Goodbye, Dragon Inn
2003 Cinéma d'auteur, Drame, Épure asiatique, Fantastique Tous publics

Goodbye, Dragon Inn

不散 (Bu san)

1h22 Durée
Taïwan Pays
9.4 /10
Disponible sur

Synopsis & Critique

Il existe un mot de passe silencieux entre cinéphiles. Quelqu’un mentionne Goodbye, Dragon Inn dans une conversation, et vous regardez les visages autour de la table. Ceux qui l’ont vraiment vu ont ce petit hochement de tête particulier, presque imperceptible. Ils savent. Et ils savent que vous savez. Cette complicité tacite existe depuis 2003 et n’a fait que se renforcer en vingt ans.

Pendant que la critique grand public continue de citer In the Mood for Love comme summum du cinéma asiatique contemplatif, les vrais cinéphiles savent qu’il existe un film de Tsai Ming-liang qui réussit en 82 minutes ce que personne d’autre n’a osé tenter avant ou depuis. Pas une intrigue. Pas un personnage principal. Pas dix lignes de dialogue. Juste un cinéma qui ferme, un orage qui tombe, un wuxia qui se projette une dernière fois pour personne, et la sensation persistante que vous venez d’assister à une cérémonie funèbre pour une pratique culturelle entière.

Cet article suppose que vous avez déjà lu notre article de référence sur l’épure asiatique au cinéma et vous avez peut-être croisé ce titre dans notre sélection des cinq films incontournables pour découvrir l’épure asiatique en 2026. Voici maintenant le décryptage complet de l’un des objets cinématographiques les plus radicaux du vingt-et-unième siècle.

Goodbye, Dragon Inn
Goodbye, Dragon Inn

L’idée folle de Tsai Ming-liang

Récapitulons calmement. En 2002, le réalisateur taïwanais d’origine malaisienne Tsai Ming-liang a déjà huit ans de carrière internationale derrière lui, un Lion d’or à Venise pour Vive l’amour en 1994, et la réputation d’être l’enfant le plus radical de la Nouvelle Vague taïwanaise. Il vient d’achever Et là-bas, quelle heure est-il ? (2001) et cherche son projet suivant.

Il découvre alors qu’un vieux cinéma de Taipei, le Fu-Ho Grand Theatre, s’apprête à fermer définitivement après trente ans d’activité. Le bâtiment est un mastodonte brutaliste d’environ mille places situé à la périphérie de Taipei. À l’origine, c’était un palace cinématographique flamboyant qui projetait les grandes superproductions taïwanaises et hongkongaises des années 1970. Dans ses derniers temps, comme le raconte la critique Melissa Anderson pour 4Columns, il survivait en projetant des doubles programmes de seconde zone et hébergeait essentiellement des hommes venus se croiser dans la pénombre.

L’idée folle de Tsai consiste à investir ce lieu pendant sa dernière nuit officielle. Il loue le bâtiment pour le tournage, il y installe ses caméras, et il filme. Quoi exactement ? Une fiction qui se déroulerait dans ce cinéma pendant sa toute dernière séance. Sur l’écran de la salle, il projette intégralement le wuxia mythique Dragon Inn de King Hu (1967), film fondateur du cinéma d’arts martiaux taïwanais. Dans la salle quasi vide, quelques spectateurs disséminés. Dehors, un orage diluvien que Tsai n’a même pas eu besoin de simuler, puisqu’il s’est mis à pleuvoir vraiment pendant le tournage.

Le cinéma Fu-Ho a fermé définitivement en 2002, peu après la fin du tournage. Goodbye, Dragon Inn devient donc, sans le vouloir totalement, un document patrimonial sur un lieu disparu. Comme l’écrit l’excellent essai du BFI Southbank consacré au film, le bâtiment était à ce moment-là un hub de drague homosexuelle plus qu’un véritable lieu de projection, ce qui transparaît dans plusieurs séquences du film sans jamais être thématisé frontalement.

Le dispositif radical : un film qui regarde un autre film

Pour bien comprendre ce qui se joue, il faut visualiser le dispositif. Goodbye, Dragon Inn est construit comme une mise en abyme parfaite. Sur l’écran du Fu-Ho défile l’intégralité du film Dragon Inn (龍門客棧) de King Hu, immense classique du wuxia tourné à Taïwan en 1967, qui avait pulvérisé tous les records du box-office asiatique à l’époque. Devant l’écran, les spectateurs de Tsai. Et derrière les spectateurs, la caméra de Tsai. Trois niveaux de regard imbriqués.

Le geste a quelque chose de profondément vertigineux. Pendant 82 minutes, vous regardez un film qui regarde des gens en train de regarder un film. La projection de Dragon Inn couvre presque toute la durée de Goodbye, Dragon Inn. Comme le détaille brillamment Senses of Cinema dans son dossier consacré au film, Tsai choisit de montrer l’intégralité de la séquence d’ouverture de Dragon Inn au début du film, ce qui crée immédiatement le contraste avec la salle quasi vide de 2002. Dans les archives télévisées de 1967, on voit des foules immenses faire la queue sous la pluie à Taipei pour voir le film de King Hu. Quarante ans plus tard, dans le même cinéma, dix personnes se croisent à peine.


Le titre original du film, 不散 (Bu san), signifie littéralement « ne pas se disperser » ou « ne pas se séparer ». C’est une formule qu’on lance dans les banquets traditionnels chinois quand on ne veut pas que la fête s’arrête. Tsai joue sur le double sens : c’est à la fois un cri de résistance contre la fermeture du cinéma et l’aveu mélancolique que tout finit par se disperser quand même.

Les fantômes qui reviennent se regarder jeunes

C’est probablement le geste le plus émouvant du film, et celui que beaucoup d’analyses superficielles ratent complètement. Dans la salle quasi vide du Fu-Ho, deux vieux messieurs sont assis. Ils regardent Dragon Inn avec des yeux pleins de larmes. À la fin de la projection, ils se croisent dans le couloir et échangent quelques mots. Ce sont les deux seules vraies répliques en prise directe de tout le film.

Ces deux hommes sont Miao Tien et Shih Chun. Ils ne sont pas des acteurs anonymes. Ce sont les vraies stars de Dragon Inn en 1967. Shih Chun avait alors 28 ans et tenait l’un des rôles principaux de combattants. Miao Tien jouait l’antagoniste, l’eunuque maléfique de la cour Ming. Comme l’analyse la longue critique d’Ultra Dogme, pour Shih Chun, Dragon Inn avait été ses premiers pas de star. Pour Miao Tien, un rôle de jeunesse marquant. Et trente-six ans plus tard, Tsai les fait revenir dans le même cinéma, assis dans le public, en train de se regarder eux-mêmes jeunes sur l’écran.

Le détail qui rend la scène encore plus poignante : Goodbye, Dragon Inn a été le tout dernier film de Miao Tien. L’acteur est décédé en 2005, deux ans après le tournage. Ses larmes en regardant son visage de 1967 ne sont peut-être pas que du jeu d’acteur. Tsai filme littéralement un vieil homme qui contemple sa propre mort symbolique, l’image de lui-même qui survivra quand il ne sera plus là.

C’est ça, l’idée vertigineuse derrière le titre. Goodbye, Dragon Inn, c’est l’adieu au film Dragon Inn certes, mais c’est aussi et surtout l’adieu de ses propres acteurs à leur jeunesse perdue. Le cinéma comme machine à embaumer le temps.

Goodbye, Dragon Inn
Goodbye, Dragon Inn

Neuf répliques en 82 minutes

Voici une statistique qui vous donnera la mesure exacte du geste. Tout le film contient environ neuf lignes de dialogue audibles en dehors de la bande-son du film projeté. Et la première réplique en prise directe arrive vers la cinquantième minute. Pendant cinquante minutes, vous regardez les personnages se déplacer en silence dans un bâtiment, et vous entendez uniquement les dialogues lointains du wuxia projeté sur l’écran principal, la pluie qui tombe dehors, et les bruits ambiants du bâtiment qui craquent.

C’est probablement le record absolu de frugalité dialogique pour un film de fiction qui n’est pas un film muet. Tsai pousse l’épure asiatique à une limite que ni Ozu ni Mizoguchi n’avaient osé atteindre. Dans Voyage à Tokyo, Ozu garde des conversations articulées et nombreuses, même si elles sont filmées en frontalité. Dans Goodbye, Dragon Inn, Tsai supprime presque entièrement la parole comme outil narratif.

À la place, il utilise quatre sources sonores qui forment la bande-son réelle du film :

Les quatre couches sonores du film. Premièrement, les dialogues du film projeté, Dragon Inn (1967), qui résonnent dans la salle. Deuxièmement, les bruits du bâtiment : portes qui grincent, néons qui grésillent, robinets qui coulent. Troisièmement, la pluie qui tombe sans interruption dehors pendant toute la durée. Et quatrièmement, les pas asymétriques de l’ouvreuse boiteuse qui se déplace dans tout le bâtiment.

Ces quatre couches sonores forment une partition concrète d’une richesse extraordinaire, conçue par le designer sonore Du Tuu-chih, vétéran du cinéma taïwanais qui a aussi travaillé pour Hou Hsiao-hsien. Du Tuu-chih est probablement le meilleur sound designer asiatique de sa génération, et son travail sur Goodbye, Dragon Inn mérite à lui seul des analyses académiques.

L’ouvreuse boiteuse : un personnage qu’on n’oublie pas

Sur la quasi-totalité de la durée du film, la caméra suit une jeune femme qui travaille dans le cinéma. Elle vend les billets à l’entrée. Elle s’occupe de la salle. Elle tente de monter à l’étage pour apporter à manger au projectionniste avant la fin de sa séance. Elle s’appelle Chen Shiang-chyi dans la vraie vie, et elle est l’une des grandes habituées du cinéma de Tsai, mais son personnage n’a pas de nom dans le film.

Ce qui frappe immédiatement : elle boîte. Une jambe portant une attelle en métal lui rend chaque déplacement laborieux. Et Tsai filme ces déplacements en temps réel, sans aucune ellipse. Quand elle gravit un escalier, vous gravissez l’escalier avec elle, marche après marche, pendant plusieurs minutes. Quand elle traverse un couloir, vous traversez le couloir avec elle. Comme le décrit excellemment Jonathan Rosenbaum dans son texte sur le film, Tsai parvient à faire du déplacement physique d’une femme handicapée dans un bâtiment vide un événement cinématographique aussi prenant qu’une poursuite de Tarantino.

Goodbye Dragon Inn
Goodbye Dragon Inn

Le génie de cette construction tient à plusieurs choses. D’abord, la performance de Chen Shiang-chyi est d’une intensité silencieuse rare. Elle ne dit pas un mot du film. Tout passe par son visage fermé, ses regards furtifs, sa lenteur imposée par son corps. Ensuite, Tsai fait de son handicap physique une métaphore poignante du cinéma lui-même : un art qui boîte désormais, qui peine à survivre, qui doit faire l’effort de chaque pas dans un monde devenu trop rapide.

Et puis il y a cette dimension parfaitement inattendue : l’ouvreuse cherche désespérément à rencontrer le projectionniste pour lui offrir un petit pain à la vapeur fait maison. Elle parcourt tout le bâtiment, monte à la cabine, redescend, remonte. Sans jamais le croiser. C’est une histoire d’amour ratée à l’intérieur de l’histoire de la mort du cinéma. Une déclaration silencieuse qui n’arrivera jamais à destination.

Le détail qui tue. Le projectionniste qui ne reçoit jamais son petit pain est joué par Lee Kang-sheng, l’acteur fétiche de Tsai Ming-liang depuis 1992. Tsai a tourné plus de quinze longs-métrages avec Lee comme acteur principal, et leur collaboration est probablement l’une des plus longues et intimes de l’histoire du cinéma, comparable à celle de Truffaut et Léaud. Dans une interview récente accordée à Variety, Tsai a déclaré : « Je veux juste continuer à le regarder. » Voilà. Tout son cinéma tient dans cette phrase.

La pluie chez Tsai : motif obsessionnel

Si vous regardez plusieurs films de Tsai Ming-liang, vous remarquerez rapidement quelque chose : il pleut presque tout le temps. Vive l’amour (1994), The River (1997), The Hole (1998), Et là-bas, quelle heure est-il ? (2001), Goodbye, Dragon Inn (2003), Stray Dogs (2013). Dans chacun de ces films, l’eau s’écoule, s’infiltre, déborde, inonde. Tsai a fait de la pluie l’un des motifs visuels et sonores les plus reconnaissables de sa filmographie, au point que la critique anglo-saxonne parle parfois de son « cinéma aquatique » (aquatic cinema).

Dans Goodbye, Dragon Inn, la pluie joue un rôle structurel central. Elle isole physiquement le cinéma du monde extérieur. Elle crée une ambiance sonore continue qui occupe le silence des images. Elle justifie narrativement la présence du touriste japonais qui se réfugie dans la salle. Et surtout, elle s’infiltre dans le bâtiment lui-même : on voit des seaux disposés dans les couloirs pour recueillir les fuites du toit, des flaques qui se forment dans le hall, l’humidité qui suinte des murs. Le Fu-Ho ne ferme pas seulement parce que personne ne vient plus. Il ferme aussi parce qu’il se désagrège physiquement, qu’il pleut littéralement à l’intérieur.

Comme l’analyse une critique de Senses of Cinema, l’eau chez Tsai n’est jamais juste de l’eau. C’est toujours une métaphore de quelque chose qui déborde, un état affectif, une émotion qu’on ne peut pas verbaliser, un trauma. Dans Goodbye, Dragon Inn, l’eau est le deuil. Le bâtiment pleure ses propres morts.

La place du film dans la filmographie de Tsai

Goodbye, Dragon Inn est le septième long-métrage de Tsai Ming-liang et constitue probablement le moment de bascule de sa carrière. Avant ce film, Tsai faisait du cinéma narratif radical mais encore reconnaissable comme du cinéma de fiction classique. Après Goodbye, Dragon Inn, son œuvre prend un tournant délibérément expérimental.

À partir de 2012, Tsai abandonne presque entièrement la fiction narrative pour se consacrer à sa série des Walker (2012-2020), neuf courts et moyens métrages dans lesquels Lee Kang-sheng, vêtu de la robe rouge d’un moine bouddhiste, traverse différents lieux du monde à une lenteur extrême. Une rue de Taipei. Le métro de Tokyo. Une plage à Marseille. Une école à Hong Kong. Chaque déplacement de Lee dure entre 20 et 60 minutes en plan-séquence fixe. C’est probablement le projet de cinéma le plus extrême jamais entrepris en termes de durée des plans.

Comme Tsai l’explique dans une longue interview accordée à Film Comment, il pense désormais le cinéma comme une forme d’art proche de l’installation muséale plutôt que comme du divertissement. Dans une interview accordée à Variety en 2024, il déclare ne presque plus regarder de films contemporains : « Ils se ressemblent trop, ils mettent trop l’accent sur l’intrigue. Ils étaient plus personnels avant. Je pense qu’on devrait revenir aux idées de la Nouvelle Vague, au cinéma d’auteur. Dans le monde de l’art, c’est encore comme ça : vous allez voir une exposition d’un artiste donné. Van Gogh, da Vinci. Au cinéma, on devrait faire pareil. »

Comprendre cette trajectoire artistique est essentiel pour saisir l’enjeu de Goodbye, Dragon Inn. C’est le dernier film « presque normal » de Tsai, celui qui contient encore une intrigue minimale, des personnages identifiables, un arc narratif vaguement reconnaissable. Tout ce qui viendra ensuite sera plus radical encore. Si vous découvrez Tsai par ce film, vous tenez probablement le point d’entrée optimal dans sa filmographie tardive.

L’humour pince-sans-rire que personne ne voit

Voici une chose qui surprend toujours les spectateurs lors de leur première vision : Goodbye, Dragon Inn est drôle. Drôle d’un humour particulier, sec, déadpan, asiatique, qui ne fait pas rire bruyamment mais qui produit en permanence un léger sourire en coin. La critique académique passe systématiquement à côté de cette dimension, fixée qu’elle est sur la mélancolie philosophique du film.

Comme le souligne très justement le critique Jonathan Rosenbaum, qui a vu deux fois le film dans une salle de festival pleine : « À chaque fois, pendant un plan d’une salle vide où rien ne se passe pendant plus de deux minutes, vous pouviez entendre une mouche voler. Tsai en fait un moment épique climactique. » Le critique liste ensuite tout ce que le film accomplit simultanément : une romance hétérosexuelle ratée, une saga de drague gay, une « Last Picture Show » taïwanaise, une histoire de fantômes inquiétante, un poème mélancolique, et une comédie sèche.

Les gags qui parsèment le film sont d’une délicatesse rare. Le touriste japonais qui s’assoit à côté d’un vieil homme alors que toute la salle est vide. La femme qui mange bruyamment des graines de pastèque devant le touriste exaspéré. Le touriste qui pose ses pieds sur le siège devant lui, posant accidentellement son pied sur le mollet d’un autre spectateur, créant un quiproquo érotique gênant. Les toilettes du Fu-Ho où plusieurs hommes se croisent en silence avec des intentions floues. Tout cela est filmé en plans fixes ultra-longs, sans réaction, sans musique, sans signalisation comique d’aucune sorte. Si vous êtes attentif, vous riez. Si vous ne l’êtes pas, vous trouvez ça pesant. Le film fait le pari de votre attention.

Comment regarder Goodbye, Dragon Inn en 2026

Si vous n’avez jamais vu de film de Tsai Ming-liang, voici quelques recommandations pratiques pour ne pas saboter votre première vision.


Pas en première découverte de Tsai


Goodbye, Dragon Inn n’est pas le film par lequel commencer chez Tsai. Voyez d’abord Vive l’amour (1994), plus accessible, ou Et là-bas, quelle heure est-il ? (2001) qui contient des éléments narratifs plus forts. Vous reviendrez vers Goodbye, Dragon Inn avec les outils pour l’apprécier pleinement.

Conditions de visionnage rituelles


Pas le soir après une journée éreintante. Pas en streaming sur un smartphone. Pas en arrière-plan. Tsai exige les conditions d’une vraie projection : lumière éteinte, son décent, écran le plus grand possible, aucune notification. Ce film ne fonctionne pas dans de mauvaises conditions, il devient simplement ennuyeux.

L'édition Second Run Blu-ray comme référence absolue


Si vous voulez la meilleure version disponible, l’édition Blu-ray Second Run sortie en 2020 contient une restauration 4K supervisée par Tsai lui-même, sous-titres anglais impeccables, un livret essai et plusieurs bonus dont une longue interview du réalisateur. C’est la référence mondiale. En France, l’édition Capricci est également excellente avec sous-titres français.

Acceptez les quinze premières minutes


La première séquence du film, l’intégralité de l’ouverture de Dragon Inn de King Hu projetée dans la salle, peut paraître interminable si vous ne comprenez pas le geste. Une fois passé ce moment, le film respire différemment. Tenez bon.

Pleurez à la chanson de fin


Le générique final du film passe sur Liu lian (留戀), une chanson populaire taïwanaise des années 1940 chantée par Yao Lee. Le titre signifie littéralement « ne pas pouvoir partir » ou « attachement ». C’est l’un des moments les plus beaux de tout le cinéma du vingt-et-unième siècle. Préparez-vous mentalement.


Pourquoi ce film n’arrête pas de grandir

Senses of Cinema notait en 2023 que la pertinence et la puissance émotionnelle de Goodbye, Dragon Inn n’ont fait que grandir en vingt ans, « vieillissant comme un grand vin ». Et c’est vrai. Quand le film sort en 2003, il reçoit le Prix de la Critique internationale (FIPRESCI) à la Mostra de Venise mais reste largement un objet de niche. Vingt ans plus tard, il est considéré par une partie significative de la critique cinéphile comme l’un des plus grands films du vingt-et-unième siècle.

Pourquoi cette accélération de la reconnaissance ? Pour au moins trois raisons.

D’abord parce que les cinémas continuent de fermer. Entre 2003 et 2026, des milliers de salles indépendantes ont mis la clé sous la porte dans le monde entier. Le Fu-Ho de Taipei n’était qu’un précurseur d’une vague mondiale. Aujourd’hui, regarder Goodbye, Dragon Inn, c’est regarder une prophétie réalisée. Tsai filmait quelque chose qu’il pressentait, sans deviner à quel point il avait raison.

Ensuite parce que la pandémie de Covid-19 en 2020-2022 a accéléré le déclin des salles et confirmé la transformation du cinéma en pratique domestique solitaire devant Netflix. La séquence de la salle quasi vide du Fu-Ho prend alors une résonance prophétique que personne ne pouvait imaginer en 2003. Quand le Metrograph de New York restaure et diffuse le film en streaming pendant le confinement, il devient l’un des objets cinéphiles les plus partagés de la période. Toute une nouvelle génération le découvre.

Et enfin parce que Tsai lui-même est devenu, au fil des ans, l’un des derniers grands défenseurs de l’idée de cinéma en salle. Il refuse systématiquement la diffusion en streaming de ses films récents comme Days (2020). Il pratique des modèles de distribution alternatifs, ville par ville, salle par salle. Sa cohérence éthique a transformé son cinéma en manifeste politique contre la consommation atomisée du film comme bien de divertissement. Goodbye, Dragon Inn est rétrospectivement le moment où ce manifeste a commencé.

Goodbye, Dragon Inn dans l’épure asiatique

Pour situer ce film par rapport au reste du cluster, voici comment il se positionne par rapport aux quatre autres titres de notre sélection sur l’épure asiatique.

Là où Voyage à Tokyo (Ozu, 1953) installe la grammaire fondatrice de l’épure avec ses tatami shots et ses pillow shots, Goodbye, Dragon Inn en pousse les principes à l’extrême radical du plan-séquence fixe quasi muet.

Là où Still Life (Jia Zhangke, 2006) applique l’épure à la transformation industrielle de la Chine contemporaine, Goodbye, Dragon Inn l’applique à la disparition du cinéma lui-même comme institution culturelle.

Là où Long Day’s Journey Into Night (Bi Gan, 2018) explore l’épure par la prouesse technique du plan-séquence 3D, Goodbye, Dragon Inn l’explore par la soustraction radicale de tous les ingrédients du cinéma narratif.

Là où Memoria (Apichatpong Weerasethakul, 2021) prolonge l’épure asiatique hors d’Asie en Colombie, Goodbye, Dragon Inn l’ancre dans un lieu réel taïwanais appelé à disparaître.

Goodbye, Dragon Inn occupe une position unique dans ce cluster : c’est le film de l’épure qui parle du cinéma lui-même comme institution menacée. Une œuvre méta sur l’art qu’elle pratique. Un film qui pleure la disparition de la condition même de son existence.

Goodbye Dragon Inn
Goodbye Dragon Inn

Le verdict des amateurs de vraiment beau cinéma

Au moment où vous lisez ces lignes, Goodbye, Dragon Inn figure régulièrement dans les listes de dix meilleurs films du vingt-et-unième siècle des critiques sérieux. Il a été inclus dans la sélection du BFI Sight & Sound 2022 avec un nombre significatif de votes. Il est l’objet d’analyses universitaires régulières, dont l’essai fondamental de Vivian Lee dans le Journal of Chinese Cinemas sur sa « politique esthétique de la lenteur ».

Mais ce qui frappe le plus avec Goodbye, Dragon Inn, c’est la fidélité des spectateurs qui l’ont aimé. Vous ne croisez jamais quelqu’un qui dit « j’ai bien aimé Goodbye, Dragon Inn« . Soit vous ne l’avez pas vu, soit vous l’avez aimé profondément. C’est un film qui sépare. Qui filtre. Qui crée une communauté tacite entre ceux qui ont fait l’expérience.

Tsai Ming-liang a fait beaucoup d’autres grands films. Mais celui-ci occupe une place à part. C’est le geste pur, l’objet conceptuel parfait, la cérémonie funèbre la plus belle jamais organisée pour un art qui se meurt. Si l’épure asiatique a un sommet inavoué, c’est probablement ce film.

Et c’est probablement pour ça qu’on en parle à voix basse entre cinéphiles depuis vingt ans. Comme d’un mot de passe qu’on se transmet de génération en génération.

Pour aller plus loin : éditions et lectures

Pour une expérience optimale du film, privilégiez le Blu-ray Second Run (UK, 2020) avec sa restauration 4K supervisée par Tsai et son livret par Kuei-fen Chiu, ou l’édition française chez Capricci avec sous-titres français. Évitez absolument les copies pirates qui circulent en ligne et qui détruisent l’équilibre chromatique des néons verts du Fu-Ho, élément central du film.

Pour creuser, l’essai de Song Hwee Lim, Tsai Ming-liang and a Cinema of Slowness (University of Hawaii Press, 2014) reste l’ouvrage de référence en anglais sur Tsai. En français, le numéro 88 de la revue Trafic consacre un long article à Bu San signé Charles Tesson. Pour les anglophones plus aventureux, l’interview-fleuve de Tsai par Jeff Reichert et Erik Syngle dans Reverse Shot (disponible en ligne) reste l’une des conversations les plus éclairantes jamais publiées avec le cinéaste.

Bande-annonce

Bande-annonce officielle

Casting

Lee Kang-sheng
Lee Kang-sheng Le projectionniste
Chen Shiang-chyi
Chen Shiang-chyi L'ouvreuse boiteuse
Kiyonobu Mitamura
Kiyonobu Mitamura Le touriste japonais
Miao Tien
Miao Tien Lui même
Shih Chun
Shih Chun Lui même
Chen Chao-jung
Chen Chao-jung Un spectateur

Équipe technique

Réalisateur, Scénariste Tsai Ming-liang
Co-scénariste Hsi Sung
Directeur de la photographie Liao Pen-jung
Monteur Chen Sheng-chang
Designer sonore Du Tuu-chih
Direction artistique Lu Li-chin
Costumes Sun Huei-mei
Producteur Vincent Wang
Producteur Liang Hung-chih

Notre avis

Notes détaillées

Scénario 8.5/10
Réalisation 10.0/10
Jeu d'acteurs 9.0/10
Technique 9.8/10
Musique 8.5/10

Points forts

  • Un dispositif radical et bouleversant : 82 minutes pour filmer la fin du cinéma de salle
  • Quasi-absence totale de dialogue, environ neuf répliques sur tout le film
  • La performance silencieuse hypnotique de Chen Shiang-chyi en ouvreuse boiteuse
  • Le retour des vraies stars du Dragon Inn de 1967, Miao Tien et Shih Chun, qui se regardent jeunes
  • Une mise en scène d'un classicisme rare, plans-séquences fixes parfois supérieurs à six minutes
  • Un humour pince-sans-rire constant que la critique cinéphile sous-estime souvent
  • Une restauration Second Run de 2020 absolument exemplaire
  • La capture documentaire d'un lieu réel, le Fu-Ho Grand Theatre de Taipei, fermé peu après le tournage

Points faibles

  • Rythme extrême qui peut faire fuir tout spectateur non préparé
  • Pas le film de Tsai par lequel commencer, plutôt à voir après Vive l'amour ou The River
  • Codes du cinéma queer asiatique des années 2000 parfois opaques sans contexte
  • Première demi-heure quasi muette qui demande un vrai engagement de la part du spectateur

Verdict

Un des plus beau film jamais fait sur ce que c'est qu'aller au cinéma

Goodbye, Dragon Inn n'est pas un film. C'est une cérémonie. Tsai Ming-liang y enterre rituellement l'expérience de cinéma telle qu'on l'a connue au vingtième siècle, dans le seul lieu où elle pouvait encore vraiment exister, une salle obscure d'une mégalopole asiatique pendant un orage. Quand le générique final passe sur la chanson taïwanaise des années 1940 Liu lian, vous comprenez que vous venez d'assister à quelque chose qui ne se reproduira plus. Si vous tenez bon jusqu'aux quinze dernières minutes, ce film vous accompagnera toute votre vie. Le mot de passe entre vrais cinéphiles depuis vingt ans.

9.4 /10

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