Au feu, les pompiers ! sort le 15 décembre 1967. Le film a été tourné dans un studio d’État, par un réalisateur sorti d’une école d’État. Le public y reconnaît aussitôt la caricature du régime. Le régime la reconnaît aussi.

Son coproducteur italien, Carlo Ponti, retire alors son argent. Motif officiel : le film n’avait pas la durée convenue. Forman se retrouve passible de dix ans de prison pour « dommage économique à l’État ».

Voilà la singularité de ce mouvement, et sa condamnation. La Nouvelle Vague française s’est faite contre l’industrie de son pays, avec des bouts de ficelle. La tchécoslovaque s’est faite dans la sienne, studios et budgets compris.

Cette dépendance explique le reste. Elle explique ce que la censure a laissé passer jusqu’en 1968. Et qu’un seul décret ait suffi, ensuite, à tout arrêter.

La Nouvelle Vague Tchèque : Révolution esthétique et souffle de liberté
Les Petites Marguerites »(Sedmikrásky, 1966) Réalisé par Věra Chytilová

Un mouvement tchécoslovaque, et pas seulement tchèque

Le nom qui a pris en français est trompeur. Le pays s’appelait la Tchécoslovaquie, et la part slovaque du mouvement n’est pas une annexe.

Le film qu’on cite comme le premier à avoir profité du dégel est slovaque. Slnko v sieti, « Le Soleil dans le filet », sort le 15 février 1963. Štefan Uher l’a tourné en slovaque, aux studios Koliba de Bratislava. Il met à l’écran des parents indifférents, un mari volage, une ferme collectivisée mal tenue. Et des étudiants qui méprisent les chantiers de travail « volontaire ».

Plusieurs cinéastes slovaques appartiennent au mouvement : Uher, Juraj Herz, Juraj Jakubisko, Dušan Hanák. Herz signe d’ailleurs L’Incinérateur de cadavres, cas presque unique de film d’horreur dans le cinéma tchécoslovaque de ces années.

La majorité des films du mouvement ont bien été tournés en tchèque, et à Barrandov. Mais son coup d’envoi a été donné à Bratislava.

Les repères du mouvement
Film du dégelSlnko v sieti, Štefan Uher, 1963
Film manifestePerličky na dně, 7 janvier 1966
ÉcoleLa FAMU, Prague, fondée en 1946
StudiosBarrandov à Prague, Koliba à Bratislava
OscarOstře sledované vlaky, remis en 1968
Interdits « pour toujours »Quatre films
Sortis du coffreAprès novembre 1989

L’État a aussi payé leur formation

La FAMU ouvre à Prague en 1946. C’est la cinquième école de cinéma au monde, après Moscou, Berlin, Rome et Paris. Et son programme est copié sur le premier de la liste. C’est là qu’enseignaient Koulechov, Eisenstein et Poudovkine, les théoriciens du montage soviétique.

Autrement dit, la génération qui va démonter le réalisme socialiste a fait ses classes sur un programme soviétique. Dans une école payée par le même État.

On y croise des professeurs inattendus. Miloš Forman a eu Milan Kundera pour enseignant. C’est Kundera qui lui a transmis sa passion de la littérature française. Forman n’était d’ailleurs pas venu pour la mise en scène. Il avait raté l’audition de l’école d’art dramatique. Il s’est inscrit en scénario parce que la date limite n’était pas passée.

Věra Chytilová y entre à vingt-huit ans. Elle est la première femme admise en réalisation dans cette école. On lui a beaucoup collé l’étiquette féministe depuis ; elle se disait individualiste.

Un dernier nom mérite d’y figurer, et il vient de Slovaquie. Ján Kadár, professeur à la FAMU, a formé la plupart des réalisateurs qui feront la Nouvelle Vague. Lui-même n’en sera pas : les historiens l’en écartent, il était d’une génération plus âgée.

Avec le Tchèque Elmar Klos, il signe Obchod na korze, en slovaque et en yiddish. Oscar du film étranger remis en 1966. Un film financé par les autorités centrales tchécoslovaques, tourné entre la Slovaquie et les plateaux de Barrandov.

Le manifeste tenait en cinq courts métrages

Le mouvement n’a pas publié de texte fondateur. Il a sorti un film à sketches.

Perličky na dně arrive dans les salles tchécoslovaques le 7 janvier 1966. Cinq segments, cinq réalisateurs : Jiří Menzel, Jan Němec, Evald Schorm, Věra Chytilová et Jaromil Jireš. Tous d’après des nouvelles de Bohumil Hrabal. Le film a été reçu comme un manifeste de cette génération.

Un sixième court était prévu. Celui de Juraj Herz a été coupé faute de place. Il est resté en marge du groupe pour longtemps. Herz n’avait pas fait la FAMU : il avait étudié la marionnette à la faculté de théâtre, avec Jan Švankmajer.

Une autre absente des listes mérite sa ligne. Ester Krumbachová a coécrit La Fête et les invités de Němec et Les Petites Marguerites de Chytilová. Puis Valérie ou la semaine des merveilles de Jireš. Trois des films les plus insolents du mouvement portent sa plume.

Le censeur n’était pas un lecteur, c’était un baromètre

Un seul film suffit à le démontrer, et c’est La Fête et les invités.

Němec le termine en 1966. Le président Antonín Novotný y voit une attaque directe contre le gouvernement, et le film reste deux ans sur l’étagère. La censure est abolie pendant le Printemps de Prague, il sort enfin. Puis il est interdit définitivement.

Le film n’avait pas changé d’une image entre-temps. Seul le climat politique avait bougé.

La Nouvelle Vague Tchèque : Révolution esthétique et souffle de liberté
La Fête et les invités (O slavnosti a hostech, 1966)

Ce qui a permis ces années tient donc moins au génie des cinéastes qu’au climat politique. Tant qu’il restait clément, la grammaire de l’allégorie suffisait. Němec l’a dit sans détour : il a écrit ses personnages abstraits avec Krumbachová pour brouiller la censure.

Elle a trouvé autre chose. Un censeur a remarqué que l’acteur du rôle de l’hôte ressemblait à Lénine. Il en a déduit que le film se moquait du léninisme. Němec raconte qu’il ne l’avait pas vu venir, puis qu’il a trouvé la ressemblance juste. Cette remarque a servi de fondement à l’interdiction.

En mai 1967, le député Jaroslav Pružinec demande devant l’Assemblée nationale le retrait de ce film et des Petites Marguerites. Le gouvernement refuse, et les deux sont restreints en distribution quand même.

Les Petites Marguerites a été interdit plus d’un an, officiellement pour son gaspillage de nourriture. Dans un pays qui connaissait des pénuries. Le carton de dédicace du film s’adressait d’avance « à ceux qui ne s’indignent que d’une salade piétinée ».

Les méthodes de tournage, elles, doivent beaucoup au cinéma vérité. Forman tournait avec des amateurs, scénario serré et dialogues lâches, en laissant ses interprètes remettre leurs propres mots. Uher, lui, avait posé sous ses scènes de taverne une bande-son de conversations réelles. Des villageois enregistrés sans texte.

Août 1968 : Forman est à Paris, Němec est dans la rue

Le mouvement se fait vite une réputation au-delà des frontières. Deux films de Forman sont nommés à l’Oscar du film en langue étrangère. Les Amours d’une blonde, puis Au feu, les pompiers !. C’est Menzel qui le décroche, en 1968, avec Trains étroitement surveillés.

Deux 1968 se gênent d’ailleurs l’un l’autre. Au feu, les pompiers ! et La Fête et les invités étaient tous deux attendus à Cannes. Les événements de mai en France ont fait annuler le festival.

La France avait pourtant déjà sauvé le premier. Claude Lelouch lui avait promis d’acheter les droits de n’importe lequel de ses films. Quand Ponti a retiré son argent, Forman a roulé de Londres à Paris pour le trouver. Lelouch était au Maroc. Forman est tombé par hasard sur Claude Berri, qui a appelé François Truffaut. Les deux ont acheté les droits internationaux.

Puis les chars arrivent. Quand ils entrent dans Prague, Forman est à Paris, occupé à écrire son premier projet américain avec Jean-Claude Carrière. Il décide de ne pas rentrer. Ivan Passer non plus.

Němec, lui, est dans la rue. Il filme les chars, et signe certaines des images les plus fortes de l’invasion. Son documentaire Oratorio pour Prague avait commencé l’année en célébration de sa ville. Il se termine en oraison funèbre. Impossible à montrer sur place, la pellicule sort du pays en fraude.

Vingt ans plus tard, Philip Kaufman tourne L’Insoutenable Légèreté de l’être sans pouvoir entrer en Tchécoslovaquie. Il engage Němec comme consultant et se sert de ses images de 1968.

Quatre films interdits « pour toujours »

La reprise en main commence dès l’invasion, et s’installe avec le document de normalisation de 1970. Menzel, Chytilová et František Vláčil entament des interdictions de plusieurs années.

Němec est blacklisté par Barrandov, puis doit rendre son passeport en 1969. Kamil Pixa, qui dirigeait les studios de court métrage, lui a signifié qu’il était trop habile pour être fiable. Němec quitte le pays en 1974, avec le choix entre l’exil et la prison.

Pour bloquer un film à venir, il suffisait de couper les vivres. Dans une industrie entièrement financée par l’État, aucun projet ne démarre sans lui.

Restaient les films déjà tournés. Quatre d’entre eux ont reçu la mention d’interdiction définitive. Au feu, les pompiers ! de Forman et La Fête et les invités de Němec. La Fin d’un curé de Schorm et Tous mes bons compatriotes de Jasný. Ils sont restés au coffre jusqu’à la chute du régime.

Jasný, lui, a préféré l’exil à une rétractation. Son film interdit lui a rapporté le prix de la mise en scène à Cannes en 1969.

Chytilová reste, et ne tourne plus rien pendant sept ans. Elle continue à travailler sous un autre nom. Puis un festival américain veut projeter Les Petites Marguerites. Elle doit avouer qu’elle n’a aucune copie non censurée de son propre film. La campagne internationale qui suit lui rend un plateau en 1976. Avec une lettre qu’elle adresse directement au président Gustáv Husák.

La Nouvelle Vague Tchèque : Révolution esthétique et souffle de liberté
L’Incinérateur de cadavres (Spalovač mrtvol, 1969)

Le régime a fini par louer ses studios au « traître »

Restait à savoir ce que le régime ferait de son exilé le plus célèbre.

Forman, resté à l’Ouest, est devenu à Hollywood un cinéaste que le régime qualifiait de traître au socialisme. Son chef opérateur habituel, Miroslav Ondříček, s’est vu interdire de travailler avec lui à ce titre. Vol au-dessus d’un nid de coucou a donc été tourné sans lui, et rafle les cinq Oscars principaux en 1976.

Puis Forman revient tourner Amadeus à Prague, dans les studios de Barrandov. Il avait convaincu les autorités tchécoslovaques que leur détestation personnelle valait moins que des devises fortes.

Ondříček, cette fois, était derrière la caméra. Le film sort en 1984, remporte huit Oscars, et son image vaut au chef opérateur banni un BAFTA.

« Pour toujours » s’est arrêté en novembre 1989

L’interdiction définitive est tombée avec le régime, à la révolution de Velours.

Skřivánci na niti, tourné par Menzel en 1969 et jamais sorti, arrive sur les écrans en 1990. La même année, il repart de Berlin avec l’Ours d’or, ex aequo avec Music Box de Costa-Gavras. Vingt et un ans après son tournage.

Le verdict le plus net n’est pourtant pas venu de l’étranger. En 1998, cinquante-cinq critiques et publicistes tchèques et slovaques ont classé les meilleurs films de leur histoire commune. Marketa Lazarová de Vláčil arrive premier. Et deux des quatre films interdits pour toujours figurent dans les quatre premiers. Tous mes bons compatriotes troisième, Au feu, les pompiers ! quatrième.

Les films que l’État avait payés, puis enfermés, sont devenus le patrimoine national. C’est la seule chose que l’interdiction n’avait pas prévue.