Dans la nuit du 30 au 31 août 2019, une foule force les grilles du cimetière de Williamsville, à Abidjan. Elle vient déterrer un mort. Quelques heures plus tôt, DJ Arafat y a été enterré à l’abri des regards. Ses fans, eux, refusent de ne pas le voir. Ils creusent, ouvrent le cercueil, et filment le corps.

Il faut une aura rare pour qu’une ville exhume son idole. DJ Arafat avait cette aura. Il avait aussi 33 ans, et quinze ans de règne sur le coupé-décalé. Voici l’histoire d’Ange Didier Houon. Enfant de Yopougon devenu empereur d’une musique, puis étoile filante que ses fans n’ont pas voulu lâcher.

L’enfant de Yopougon aux platines

Ange Didier Houon naît le 26 janvier 1986 à Yopougon, un quartier populaire d’Abidjan. La musique est une affaire de famille. Sa mère est la chanteuse Tina Glamour, son père un musicien et ingénieur du son. Adolescent, il anime les soirées des maquis d’Abidjan, ces bars à ciel ouvert. Il officie derrière les platines du Shanghaï. Il y manie l’atalaku, l’art de la dédicace lancée au micro, hérité des orchestres congolais.

Son nom de scène lui vient de ses amis d’origine libanaise. Ils le surnomment Arafat, en référence au dirigeant palestinien Yasser Arafat. Le pseudonyme lui colle à la peau. Le producteur Roland le Binguiste le fait entrer en studio. En 2003 sort « Hommage à Jonathan », son premier coup d’éclat. Le titre salue un ami musicien, mort dans un accident de moto. L’ironie le rattrapera un jour.

Une musique qui se danse avec des billets

Pour saisir ce qu’Arafat va devenir, il faut comprendre le coupé-décalé. Le genre naît vers 2003 dans les boîtes de la diaspora ivoirienne, à Paris. Son principe tient dans une attitude, le « travaillement ». Sur la piste, des fêtards flambeurs, les boucantiers, jettent des billets pour afficher leur réussite. Le pionnier, Douk Saga, grave le premier disque du genre, « Sagacité ». Il meurt dès 2006.

Arafat s’empare de cette fête et en devient le roi. Il ne se contente pas de chanter. Il invente des pas de danse à la chaîne. Le Kpangor, le Gbobolor, le Dosabado, le Zoropoto : chaque titre arrive avec sa chorégraphie. Les succès s’enchaînent. « Gladiator » en 2010, « Kpankaka » en 2012, « Renaissance » en 2018. En quinze ans, il empile une dizaine d’albums et finit par signer chez Universal.

À partir de 2011, il remplit le Palais de la Culture d’Abidjan chaque 26 décembre. Aucun autre artiste du genre n’y était parvenu avant lui.

capture d'une vidéo de concert de DJ Arafat, foule qui reprend en chœur un de ses pas de danse
Chaque tube arrive avec sa danse. Le public d’Abidjan l’apprend en quelques jours.

L’homme aux mille noms

Arafat ne se contente pas d’un nom. Il se rebaptise sans cesse. Yorobo, Commandant Zabra, Sao Tao le Dictateur, Beerus Sama en clin d’œil à Dragon Ball. Il chiffre même sa puissance en volts, de plus en plus haut.

Il finit par s’autoproclamer « Président de la Chine ». De là vient le surnom de ses fans, « les Chinois ». Ils se comptent par centaines de milliers et guettent chacune de ses sorties. Arafat a compris très tôt la force des réseaux sociaux. Il y met en scène sa gloire, ses colères et ses provocations. La moindre de ses publications est suivie par des milliers de personnes.

Il nourrit sa légende par le clash. Les joutes publiques sont un sport dans le coupé-décalé. Sa rivalité avec Debordo Leekunfa, ancien partenaire devenu ennemi, tient le pays en haleine pendant des années. Les trophées suivent le bruit. Il rafle deux prix aux Kora Awards en 2012, dont celui de meilleur artiste africain. En 2017, il décroche le Prix RFI et un second titre d’artiste de l’année aux Awards du coupé-décalé.

La nuit où la moto a eu le dernier mot

Arafat était fou de grosses motos. Son dernier single, sorti en 2019, s’appelle « Moto Moto » et célèbre cette passion. Le destin a le sens du tragique. Dans la nuit du dimanche 11 au lundi 12 août 2019, il roule dans le quartier d’Angré, à Cocody. Il est près de 23 heures. Sa moto percute violemment une voiture. Il ne porte pas de casque.

À bord du véhicule se trouve Denise Laphafiet, une journaliste de la radio publique ivoirienne. Elle est blessée, mais survivra. Arafat, lui, souffre d’un grave traumatisme crânien. Transporté d’urgence dans une clinique d’Abidjan, il succombe le matin même, le 12 août 2019. Il avait 33 ans. La Côte d’Ivoire perd son artiste le plus populaire en pleine gloire.

Déterré par ses Chinois

Le 30 août 2019, la nation lui offre un hommage national. Plus de cent mille fans se pressent au stade Félix-Houphouët-Boigny. La ferveur déborde et des incidents éclatent avec la police. Il est ensuite inhumé au cimetière de Williamsville, en comité familial. C’est ce huis clos que ses fans n’acceptent pas. Beaucoup refusent même de croire à sa mort.

La nuit suivante, des « Chinois » envahissent le cimetière. Ils déterrent le cercueil et l’ouvrent pour voir leur idole une dernière fois. Ils voulaient, disent-ils à l’AFP, « voir le corps de notre idole ». La police disperse la foule au gaz lacrymogène. Le préfet d’Abidjan, Vincent Toh Bi Irié, annonce douze arrestations pour profanation de sépulture. La scène fait le tour du monde.

Tombe de DJ Arafat au cimetière de Williamsville à Abidjan, fleurie par ses fans
Au lendemain de l’inhumation, ses fans ont rouvert la tombe. Douze d’entre eux ont été arrêtés.

L’étoile filante brille encore

Une étoile filante s’éteint vite. Celle-ci continue de briller. Cinq ans après sa mort, DJ Arafat reste l’un des artistes africains les plus écoutés en ligne.

Les compteurs grimpent au lieu de retomber. Selon sa fondation, ses vidéos dépassent 305 millions de vues à l’été 2024. Elles en comptaient 260 millions début 2023. Ses écoutes montent de la même façon sur Spotify et Boomplay.

 Graphique montrant l'audience de DJ Arafat en hausse sur trois plateformes entre 2023 et 2024
Mort en 2019, son public grossit encore. Les trois compteurs montent entre 2023 et 2024.

En janvier 2023, YouTube France remet un trophée d’or à sa chaîne, qui a passé le million d’abonnés. Ce sont ses enfants, Maël et Lachoina, qui le reçoivent. Sur Spotify, il réunit encore près de 250 000 auditeurs chaque mois.

Le coupé-décalé a changé depuis. De nouveaux noms ont émergé, mais aucun n’a repris la couronne. Arafat reste la référence, celle que les plus jeunes découvrent et reprennent.

Reste l’image de cette nuit de cimetière. Un public qui refuse la mort de son idole, et ouvre la terre pour s’en assurer. Peu d’artistes laissent une trace aussi brûlante.

RepèreDate
Naissance à Yopougon, Abidjan26 janvier 1986
« Hommage à Jonathan », le coup d’éclat2003
Premier concert solo au Palais de la Culture2010
Doublé aux Kora Awards2012
Prix RFI et artiste de l’année2017
Mort à Abidjan, à 33 ans12 août 2019
Le cercueil rouvert par les fans31 août 2019