Il y a un avant et un après Matrix. Avant, le cyberpunk était un truc de lecteurs de William Gibson et de fans d’anime japonais. Après, c’était un phénomène mondial que votre oncle pouvait résumer en une phrase : « Et si on vivait dans une simulation ? »

En 1999, deux frères alors inconnus, les Wachowski, ont sorti un film qui a redéfini les effets spéciaux, créé des personnages entrés dans l’imaginaire collectif, et posé des questions philosophiques que des millions de spectateurs se sont mis à prendre au sérieux. Puis ils ont fait des suites. Puis une de trop. Puis Warner a décidé que c’était pas fini.

Retour sur la saga Matrix — ses triomphes, ses ratés, ses controverses, et ce qu’elle dit de nous.

1999 : la pilule rouge qui a tout changé

Un film venu de nulle part

Quand The Matrix sort en mars 1999, personne ne s’y attend. Les Wachowski n’ont qu’un film à leur actif — le thriller néo-noir Bound — et peinent à convaincre les studios. Warner finit par leur donner 63 millions de dollars, ce qui à l’époque est un budget confortable mais pas démesurant.

Le résultat ? 463 millions de dollars au box-office mondial. Quatre Oscars techniques. Et surtout, une claque visuelle et narrative dont le cinéma ne s’est toujours pas remis 27 ans plus tard.

L’histoire de Thomas Anderson — développeur le jour, hacker « Néo » la nuit — qui découvre que la réalité est une simulation informatique créée par les machines pour exploiter l’humanité, a touché un nerf universel. On vivait les débuts d’Internet, l’explosion de l’informatique grand public, le bug de l’an 2000 qui approchait. L’idée que la réalité pouvait être une illusion programmée avait un écho concret dans un monde qui se numérisait à vitesse grand V.

Le bullet time : l’effet qui a réécrit les règles

Avant Matrix, les scènes d’action au cinéma suivaient une grammaire établie depuis des décennies. Après Matrix, tout a changé. Le bullet time — cette technique de ralenti extrême avec rotation de caméra à 360° — est devenu l’un des effets visuels les plus copiés de l’histoire du cinéma. Le dispositif utilisait 120 appareils photo disposés en arc de cercle, déclenchés séquentiellement à quelques millisecondes d’intervalle.

Le résultat est devenu iconique : Trinity suspendue en l’air dans le premier plan du film, Néo qui esquive les balles sur le toit. Ces images sont entrées dans la culture populaire au point de devenir des mèmes bien avant que le mot « mème » n’existe au sens actuel.

Derrière l’effet spectaculaire, il y avait une idée de mise en scène : dans la Matrice, les lois de la physique ne sont que du code. Ceux qui le comprennent peuvent les réécrire. Le bullet time n’est pas juste beau — il raconte quelque chose.

Des personnages devenus mythiques

Matrix a créé une galerie de personnages immédiatement iconiques.

Néo (Keanu Reeves) — L’Élu malgré lui, à la fois messianique et profondément humain. Reeves apporte au rôle une candeur et une sincérité qui empêchent le personnage de sombrer dans le cliché du super-héros. C’est un hacker paumé qui se retrouve à sauver l’humanité, et il a l’air à peu près aussi surpris que nous.

Morpheus (Laurence Fishburne) — Le mentor, le prophète, le capitaine du Nebuchadnezzar. Sa voix grave et son assurance tranquille ont fait de lui l’un des personnages les plus charismatiques de la SF. Ses monologues — la pilule rouge, la description de la Matrice — font partie du patrimoine cinématographique.

Trinity (Carrie-Anne Moss) — À une époque où les héroïnes d’action crédibles se comptaient sur les doigts d’une main, Trinity a débarqué en combinaison de cuir et a mis tout le monde d’accord. La scène d’ouverture — sa fuite des agents, le saut entre les toits, le coup de téléphone — reste l’une des meilleures introductions de personnage jamais filmées.

L’Agent Smith (Hugo Weaving) — Le programme de sécurité devenu virus. Son dégoût viscéral pour l’humanité (« l’odeur, monsieur Anderson ») et sa façon de retirer ses lunettes de soleil avant de vous massacrer en ont fait l’un des meilleurs méchants des années 90. Smith est terrifiant parce qu’il n’est pas cruel — il est méthodique. C’est un antivirus qui fait son boulot.

L’esthétique Matrix : un style copié pendant 20 ans

Matrix n’a pas seulement influencé la narration SF — il a créé un style visuel entier. Les lunettes de soleil noires, les longs manteaux en cuir, les teintes vertes pour la Matrice et bleues pour le monde réel, le mélange d’arts martiaux hong-kongais et de gunfights à l’occidentale.

Les Wachowski ont puisé dans un mélange d’influences que personne n’avait assemblé comme ça avant : le cyberpunk littéraire de Gibson, l’anime japonais (Ghost in the Shell en tête — ils ont littéralement montré le film d’Oshii aux producteurs en disant « on veut faire ça en live action »), les films de kung-fu de Hong Kong (avec Yuen Woo-ping comme chorégraphe), la philosophie occidentale (Platon, Descartes, Baudrillard), et les comics.

Le résultat a été imité par à peu près tout le monde pendant les cinq années suivantes. Des pubs de voitures aux clips musicaux en passant par des parodies dans Scary Movie, Shrek et à peu près chaque sitcom américaine — le style Matrix était partout. C’est le signe d’un impact culturel majeur, mais aussi le début d’une saturation qui rendra les suites plus difficiles à recevoir.

Les suites : l’ambition et la chute

Image Promotionnelle Matrix Reloded (2003)
Image Promotionnelle Matrix Reloded (2003)

Reloaded (2003) : plus gros, plus ambitieux, plus clivant

The Matrix Reloaded sort en mai 2003 avec un budget gonflé à 150 millions de dollars et des ambitions à la hauteur. Les Wachowski veulent aller plus loin dans la mythologie, explorer la politique de Sion, questionner la nature même de l’Élu.

Le résultat est spectaculaire par moments — la poursuite sur l’autoroute reste l’une des meilleures séquences d’action jamais tournées, point. L’affrontement de Néo contre cent clones de Smith dans la cour est visuellement dément. Et la scène avec l’Architecte, malgré ses dialogues volontairement abscons, pousse la mythologie dans une direction fascinante : et si le choix de l’Élu était lui-même programmé ?

Mais Reloaded divise. Le film est plus bavard, plus philosophique, plus lent par moments. La rave de Sion fait lever des yeux au ciel. Le sentiment général : c’est impressionnant, mais ça n’a plus la fulgurance du premier. 741 millions au box-office mondial quand même — le public suit, même s’il commence à se gratter la tête.

Revolutions (2003) : la déception

Matrix Révolution, image promotionnelle (2003)
Matrix Révolution, image promotionnelle (2003)

The Matrix Revolutions sort six mois plus tard, en novembre 2003. Et là, c’est la douche froide.

Le film abandonne en grande partie la Matrice elle-même pour se concentrer sur la bataille de Sion — du CGI militaire massif qui, avec le recul, vieillit assez mal. Néo passe une bonne partie du film coincé dans un entre-deux métaphysique. La conclusion — son sacrifice, la paix temporaire avec les machines — est noble dans l’intention mais laisse beaucoup de spectateurs sur leur faim.

427 millions au box-office : c’est moins que le premier film, sorti quatre ans plus tôt avec un budget trois fois inférieur. La chute est brutale par rapport aux 741 millions de Reloaded. Le message du public est clair : la magie est partie.

Avec le recul, Reloaded et Revolutions se regardent mieux aujourd’hui. Leurs idées sur le déterminisme, le libre arbitre et la nature du choix sont genuinement intéressantes. Mais en 2003, le public voulait revoir la claque de 1999, et il a eu un cours de philosophie illustré par du CGI.

Animatrix : le bijou que tout le monde devrait voir

The Animatrix (2003)
The Animatrix (2003)

Un mot rapide sur Animatrix (2003), parce que c’est un projet trop souvent oublié et qu’il mériterait un article à lui seul. Ce recueil de neuf courts-métrages animés, réalisé par des pointures de l’animation japonaise et internationale (Shinichirō Watanabe, Mahiro Maeda, Koji Morimoto, Peter Chung), explore l’univers Matrix sous des angles que les films n’abordent pas.

The Second Renaissance raconte la guerre entre humains et machines avec une brutalité qui fait passer les films pour du Disney. Beyond explore une anomalie dans la Matrice avec une poésie digne de Miyazaki. Kid’s Story et A Detective Story étendent la mythologie avec intelligence.

Si vous ne l’avez jamais vu, rattrapez-vous. C’est probablement le contenu Matrix le plus cohérent après le premier film.

Resurrections (2021) : le bras d’honneur le plus cher de l’histoire du cinéma

Image promotionnelle Matrix Ressurection (2021)
Image promotionnelle Matrix Ressurection (2021)

Un film qui ne voulait pas exister

Dix-huit ans de silence. Et puis, en 2021, The Matrix Resurrections débarque. Mais cette fois, Lana Wachowski est seule aux commandes — sa sœur Lilly a passé son tour, préférant travailler sur la série Work in Progress. Les circonstances de la création du film sont elles-mêmes un sujet : Warner Bros. avait prévenu les Wachowski qu’un nouveau Matrix se ferait, avec ou sans elles. Lana a préféré reprendre les rênes plutôt que de laisser quelqu’un d’autre toucher à son univers.

Et ça se sent dans le film. Resurrections est un objet bizarre, volontairement méta, qui passe sa première demi-heure à se moquer de sa propre existence. Thomas Anderson est devenu un développeur de jeux vidéo à succès, créateur d’une trilogie de jeux appelée… Matrix. Warner (qui joue ici son propre rôle de studio avide) lui demande de faire un quatrième opus. Les personnages discutent littéralement à l’écran de ce qui ferait une bonne suite.

C’est un bras d’honneur assez jouissif à l’industrie hollywoodienne, et un commentaire lucide sur la nostalgie comme produit de consommation. Le problème ? Au-delà de cette couche méta, le film n’a pas grand-chose à offrir. Les scènes d’action sont en retrait par rapport à la trilogie originale, le nouveau cast (Yahya Abdul-Mateen II en « nouveau Morpheus », Jonathan Groff en « nouveau Smith ») ne convainc pas du tout ( pour nous), et la deuxième moitié du film retombe dans des mécaniques déjà vues/revues.

Le flop retentissant

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Budget : 190 millions de dollars. Box-office mondial : à peine 160 millions. C’est l’un des plus gros flops de la décennie à Hollywood. Les raisons sont multiples : la sortie simultanée sur HBO Max (une stratégie Warner qui a plombé plusieurs films pendant la pandémie), la concurrence frontale avec Spider-Man: No Way Home sorti cinq jours plus tôt, un marketing volontairement cryptique, et des critiques profondément divisées — 64% sur Rotten Tomatoes, mais un fossé béant entre ceux qui crient au génie subversif et ceux qui parlent de film inutile.

Resurrections divise encore aujourd’hui. Il y a les défenseurs — qui y voient une réflexion personnelle de Lana sur le deuil (ses parents sont décédés pendant l’écriture), sur sa transition, sur la récupération des mythes par l’industrie. Et les détracteurs — qui estiment qu’un bras d’honneur à 190 millions de dollars reste un gaspillage, aussi intellectuellement satisfaisant soit-il.

Les Wachowski : des visionnaires au destin compliqué

Lana Wachowski et Andy Wachowski lors de la première du film Jupiter Ascending en 2015, avant la transition publique d’Andy, qui deviendra Lilly Wachowski en 2016.
Lana Wachowski et Andy Wachowski lors de la première du film Jupiter Ascending en 2015, avant la transition publique d’Andy, qui deviendra Lilly Wachowski en 2016.

Des frères devenus sœurs

Impossible de parler de Matrix sans évoquer le parcours des Wachowski. Larry et Andy Wachowski, devenus Lana (2010) et Lilly (2016), ont été parmi les personnalités trans les plus visibles d’Hollywood. Leur transition s’est faite progressivement, dans un contexte médiatique bien moins accueillant qu’aujourd’hui.

Et rétrospectivement, cette transition éclaire Matrix d’une lumière nouvelle. L’histoire d’un personnage qui sent que quelque chose ne va pas dans sa vie, qui porte un nom qui n’est pas le sien (Thomas Anderson / Néo), qui doit choisir entre la pilule rouge (la vérité) et la pilule bleue (le confort de l’illusion), qui renaît littéralement dans un nouveau corps après avoir accepté sa vraie nature… Pour beaucoup de personnes trans, Matrix a toujours été une métaphore de la dysphorie de genre et de la transition. Lana Wachowski l’a elle-même confirmé dans plusieurs interviews.

Le personnage de Switch, dans le premier film, devait d’ailleurs être un homme dans le monde réel et une femme dans la Matrice — illustrant l’idée que l’avatar numérique reflète l’identité vraie. Warner a refusé, mais l’intention était là dès le départ.

Après Matrix : des échecs magnifiques

Après la trilogie, les Wachowski ont enchaîné des projets ambitieux qui ont tous connu des destins commerciaux difficiles. Speed Racer (2008) est un délire visuel pop qui a fait un bide monumental mais qui est devenu culte depuis. Cloud Atlas (2012), co-réalisé avec Tom Tykwer, est un film-fleuve magistral de trois heures qui a divisé critiques et public. Jupiter Ascending (2015) est… disons un space opera qui a ses qualités cachées très profondément. La série Sense8 (2015-2018) sur Netflix a trouvé un public passionné mais pas assez large pour éviter l’annulation.

Image promotionnelle de la série Sense 8
Image promotionnelle de la série Sense 8

Le constat est sévère : depuis Matrix, aucun projet des Wachowski n’a fonctionné commercialement. Est-ce qu’elles sont trop en avance sur leur époque, comme leurs fans le répètent ? Ou est-ce qu’il y a un problème récurrent de narration qui empêche leurs idées de toucher le grand public ? Probablement un peu des deux. Ce qui est sûr, c’est qu’elles ne font pas de compromis — et que le public, lui, ne fait pas de cadeau.

Matrix récupéré : quand la culture avale ses propres symboles

La pilule rouge, de la philosophie au mème politique

L’un des aspects les plus surréalistes de l’héritage Matrix est la récupération de la pilule rouge par la sphère politique, notamment l’extrême droite américaine. « Red-pilled » est devenu un terme courant dans les communautés masculinistes et conspirationnistes pour désigner un « éveil » à une supposée vérité cachée.

L’ironie est suffocante : un symbole créé par deux femmes trans, dans un film fondamentalement progressiste qui parle de libération des systèmes d’oppression, récupéré par des mouvements qui s’opposent frontalement à tout ce que les Wachowski représentent. Lana Wachowski n’a pas mâché ses mots à ce sujet, déclarant que c’était une récupération dont elle ne pouvait rien faire.

Elon Musk tweetant « take the red pill » en 2020, avec la réponse de Lilly Wachowski — un simple « F*** both of you » — résume assez bien la situation.

L’héritage esthétique

Au-delà de la politique, l’esthétique Matrix a imprégné la culture de manière durable. Les lunettes de soleil enveloppantes, les cuirs noirs, les cols Mao, les ralentis stylisés — tout ça s’est retrouvé partout, du jeu vidéo à la mode en passant par la publicité.

L’impact sur le jeu vidéo est particulièrement profond. Les mécaniques de bullet time ont été reprises dans Max Payne (2001), puis dans des dizaines d’autres titres. L’esthétique générale — le mélange de SF, d’arts martiaux et de philosophie — a directement influencé des franchises comme Devil May Cry ou Bayonetta.

Au cinéma, l’influence est double : des dizaines de films ont copié le style (avec plus ou moins de bonheur), et les techniques d’effets visuels développées pour Matrix ont accéléré la révolution numérique qui a transformé Hollywood dans les années 2000.

Matrix et Terminator : deux visions parallèles d’un même cauchemar

Logo de Skynet, l'agence qui quelque soit la timeline précipitera le jugement dernier et la fin de l'humanité
Logo de Skynet, l’agence qui quelque soit la timeline précipitera le jugement dernier et la fin de l’humanité

Il y a un parallèle évident entre les franchises Matrix et Terminator. Toutes deux racontent la guerre entre l’humanité et les machines. Toutes deux ont un premier film révolutionnaire suivi de suites inégales. Et toutes deux illustrent comment Hollywood peut épuiser ses propres mythes.

Terminator (1984) et Terminator 2 (1991) forment un diptyque quasi parfait. Matrix (1999) est un sommet isolé. Dans les deux cas, les suites n’ont jamais retrouvé la magie originelle — et ce malgré des budgets toujours plus astronomiques.

Terminator 3, Salvation, Genisys, Dark Fate… chaque itération a tenté de relancer la flamme, chaque fois avec des résultats décroissants. Matrix a suivi exactement la même courbe : Reloaded (rentable mais clivant), Revolutions (décevant), Resurrections (flop). Les deux franchises partagent ce même paradoxe : des univers riches qui semblent ne fonctionner pleinement que sous la vision de leurs créateurs originaux.

La différence ? Terminator a été trahi par des studios qui ne comprenaient pas ce qui faisait la force de l’original (la tension, le minimalisme, Sarah Connor). Matrix s’est en partie sabordé de l’intérieur — les Wachowski elles-mêmes ont poussé leur univers dans des directions que le grand public n’a pas suivies. C’est plus honorable, mais le résultat au box-office est le même.

Matrix 5 : on rebranche la machine

Comme si la franchise était elle-même prise dans une boucle, Warner n’en a pas fini. Un cinquième film est en développement, confié à Drew Goddard (The Cabin in the Woods, scénariste de The Martian). C’est la première fois qu’un Matrix se fait sans une Wachowski derrière la caméra — Lana reste productrice exécutive.

Goddard est en train d’écrire le script. Aucune information sur le casting — le retour de Keanu Reeves et Carrie-Anne Moss n’est ni confirmé ni infirmé. Le film pourrait arriver dès 2027, selon les estimations les plus optimistes.

Le choix de Goddard est intéressant : c’est un scénariste qui sait construire des mécaniques narratives complexes (il a bossé sur Lost, créé Daredevil pour Netflix). Mais la question reste : est-ce que Matrix a encore quelque chose à raconter, ou est-ce que Warner essaie de traire une vache qui a clairement fait savoir qu’elle en avait assez ?

L’Architecte dirait probablement que c’est inévitable.

Ce que Matrix nous laisse

Malgré les suites inégales, le flop de Resurrections et les récupérations politiques, Matrix reste un monument de la culture populaire. Le premier film a accompli quelque chose de rare : il a rendu la philosophie cool, le cyberpunk mainstream, et les arts martiaux acceptables dans un blockbuster hollywoodien — le tout en même temps.

Néo, Trinity, Morpheus et Smith sont des personnages qui appartiennent désormais à l’imaginaire collectif au même titre que Luke Skywalker, Indiana Jones ou le T-800. La pilule rouge est devenue une expression courante dans toutes les langues. « Il n’y a pas de cuillère » est une phrase que des gens qui n’ont jamais vu le film connaissent.

Et surtout, la question centrale de Matrix — vivons-nous dans une réalité authentique ? — n’a fait que gagner en pertinence. À l’ère des deepfakes, des réalités virtuelles, des algorithmes qui façonnent notre perception du monde et des IA qui simulent la conversation humaine, la Matrice n’est plus une métaphore lointaine. C’est un miroir à peine déformant.

Les Wachowski ont vu venir le futur. Pas les détails — personne ne navigue dans le cyberespace en se branchant une prise dans la nuque. Mais l’essence : un monde où la frontière entre le réel et le simulé s’efface, où les systèmes d’oppression se rendent invisibles, et où la question « qu’est-ce qui est vrai ? » n’a jamais été aussi difficile à répondre.