Le film à 261 millions de dollars qui cache une tragédie annoncée.
Le 25 juin 2009, Michael Jackson s’éteint à 50 ans. Quatre mois plus tard, This Is It envahit les écrans du monde entier, engrangeant 261 millions de dollars de recettes et battant tous les records du box-office pour un documentaire. Ces images — des répétitions « jamais destinées à être publiées » selon le réalisateur Kenny Ortega — montrent un artiste apparemment « en pleine forme », mort dix-huit jours après les dernières prises de vue.
Mais derrière le vernis feel-good de ce film-hommage se cache une réalité bien plus sombre. Des emails internes révélés lors des procès décrivent un homme « désespéré », « émotionnellement paralysé », qu’on poussait à répéter malgré des signes alarmants de détérioration physique et mentale. Entre la pression commerciale d’AEG Live, les administrations nocturnes de propofol par Conrad Murray, et une industrie musicale prête à tout pour rentabiliser son investissement, This Is It n’est pas seulement le témoignage du génie de Jackson — c’est aussi la pièce à conviction d’un système qui l’a conduit à sa perte avant d’encaisser les dividendes de sa mort.
« MJ est un panier émotionnel paralysé, rongé par le dégoût de soi et le doute maintenant que c’est l’heure du show. »
— Randy Phillips, CEO d’AEG Live, email du 5 mars 2009
Le Comeback que Michael Jackson ne Voulait Pas
Un empire financier en ruine
En 2008, le King of Pop n’est plus que l’ombre de sa gloire passée. Depuis sa dernière tournée mondiale, le HIStory World Tour de 1997, il n’a plus donné de concert majeur. Les procès pour abus sexuels — dont il a été acquitté en 2005 — ont laissé des cicatrices indélébiles sur sa réputation et ses finances. Selon Billboard, Jackson croule sous environ 400 millions de dollars de dettes, accumulant jusqu’à 30 millions supplémentaires chaque mois.
En mars 2008, le coup de grâce semble imminent : Neverland Ranch, son domaine légendaire de 2 700 acres, est menacé de saisie pour un prêt impayé de 24,5 millions de dollars. Le milliardaire Thomas Barrack, PDG du fonds d’investissement Colony Capital, intervient in extremis. Il rachète la dette pour 23 millions de dollars et crée une coentreprise avec Jackson. Neverland est sauvé — pour l’instant. Mais Jackson est désormais redevable à des investisseurs qui attendent un retour sur investissement.
Le rôle trouble de Tohme Tohme
C’est dans ce contexte qu’émerge une figure controversée : Tohme Tohme, présenté par le frère de Michael, Jermaine Jackson. Ce manager, aux connexions avec Colony Capital, aurait négocié des contrats que Jackson n’aurait « jamais signés consciemment » selon certains témoignages. C’est lui qui facilite la rencontre entre Jackson et Tom Barrack, puis entre Jackson et Phil Anschutz, propriétaire d’AEG Live.

De 10 à 50 concerts : l’escalade fatale
Le 5 mars 2009, devant 7 000 fans et 350 journalistes réunis à l’O2 Arena de Londres, Michael Jackson annonce son retour sur scène. « This is it — c’est vraiment terminé », déclare-t-il, évoquant sa « dernière révérence ». L’accord initial prévoit 10 concerts à Londres. Mais les ventes de billets explosent toutes les prévisions.
En 24 heures, près d’un million de personnes s’inscrivent pour les préventes. En quatre heures, 750 000 tickets sont vendus. Deux millions de personnes tentent d’acheter des places en 18 heures. Face à cette demande phénoménale, AEG Live impose une extension : 10 concerts deviennent 50.
La série de concerts aurait dû s’étendre du 13 juillet 2009 au 6 mars 2010. Dans une interview exclusive accordée à ABC News le 13 juillet 2009, Joe Jackson, le père de Michael, déclarait : « Michael me l’a dit lui-même. Il avait accepté 10 concerts. Mais ils sont allés ajouter tous ces autres shows. »
Les chiffres de la démesure
| Donnée | Valeur |
|---|---|
| Concerts initialement prévus | 10 |
| Concerts finaux imposés | 50 |
| Tickets vendus en 4 heures | 750 000 |
| Recettes tickets estimées | 85 millions $ |
| Salaire prévu pour Murray | 150 000 $/mois |
Emails Révélateurs : AEG Savait que Jackson s’Effondrait
Les documents révélés lors du procès AEG de 2013 dessinent un tableau radicalement différent du récit officiel. Dès mars 2009, les dirigeants d’AEG Live échangent des emails alarmants sur l’état de leur artiste phare.
La chronologie des alertes ignorées
5 mars 2009 — Le jour même de la conférence de presse londonienne, Randy Phillips écrit à Tim Leiweke, président d’AEG : « MJ est enfermé dans sa chambre, ivre et désespéré. J’essaie de le dessaouler. » Plus tard : « Je lui ai hurlé dessus si fort que les murs tremblent. C’est un désastre émotionnel paralysé, rongé par le dégoût de soi et le doute. » Aux journalistes ce jour-là, Phillips explique le retard de Jackson par « les embouteillages londoniens ».
Mai 2009 — Interrogé par CNN sur les rumeurs concernant la santé de Jackson, Phillips déclare publiquement : « Il est en aussi bonne santé que possible — aucun problème de santé. »
19 juin 2009 — Kenny Ortega, directeur du spectacle et ami de longue date de Jackson, envoie un email paniqué à Phillips : « Mon ami n’était pas bien. Il y a quelque chose qui me trouble profondément. » Ortega décrit un Jackson « perdu », « incohérent », qu’il a dû nourrir et envelopper dans des couvertures car il grelottait. « Il y a des signes forts de paranoïa, d’anxiété et de comportement obsessionnel. Je pense que nous devons faire venir un psychiatre de haut niveau pour l’évaluer au plus vite. »
20 juin 2009 — John « Bugzee » Hougdahl, directeur de production, écrit à Phillips : « Je l’ai regardé se détériorer sous mes yeux au cours des huit dernières semaines. » Le même jour, Phillips répond à Gongaware : « Nous avons un vrai problème ici. Nous manquons de temps. C’est ma plus grande peur. »
« Il est comme s’il y avait deux personnes. L’une, au plus profond de lui, essayant de s’accrocher à ce qu’il était et peut encore être, ne voulant pas qu’on l’abandonne. L’autre, dans cet état affaibli et troublé. »
— Kenny Ortega, email du 19 juin 2009
Les témoins internes
Alif Sankey, productrice associée, témoignera : « J’avais le sentiment très fort que Michael était en train de mourir. J’ai appelé Kenny Ortega en disant ‘Michael meurt, il nous quitte, il faut l’hospitaliser.’ »
Karen Faye, maquilleuse et coiffeuse de Jackson depuis des décennies, envoie un email à Frank DiLeo, manager de Jackson, cinq jours avant sa mort : « Je ne pense pas que vous, Kenny ou Randy méritiez de devenir les méchants, ou les victimes financières » si Jackson venait à mourir.
Cherilyn Lee, infirmière holistique qui avait travaillé avec Jackson, révèle qu’il lui avait réclamé du propofol dès avril 2009 car « il n’arrivait plus à dormir ». Elle avait refusé, l’avertissant : « Le problème si je vous assomme, c’est que vous pourriez ne pas vous réveiller le lendemain matin. »
La réponse de la direction
Face aux inquiétudes d’Ortega, Paul Gongaware, co-CEO d’AEG Live, écrit : « Nous ne pouvons pas être forcés à arrêter cela, ce que MJ essaiera de faire parce qu’il est paresseux et change constamment d’avis pour satisfaire ses envies immédiates. » Phillips répond à Ortega : « Il est essentiel que ni vous, ni moi, ni personne autour de ce show ne devienne un psychiatre ou médecin amateur. »
Pourtant, après une réunion le 20 juin avec Conrad Murray, Phillips écrit : « Ce médecin est extrêmement compétent (nous vérifions tout le monde) et n’a pas besoin de ce job, donc il est totalement impartial et éthique. » En réalité, Murray croulait sous les dettes et dépendait entièrement de ce salaire de 150 000 dollars mensuels.

Conrad Murray : Coupable Idéal ou Fusible d’un Système ?
Le profil du médecin
Conrad Robert Murray, cardiologue de 56 ans originaire de Grenade, n’est pas un praticien ordinaire lorsqu’il entre dans l’orbite de Michael Jackson en 2006, après avoir soigné l’un de ses enfants. Derrière la façade du médecin respectable se cache une situation financière désastreuse : pensions alimentaires impayées pour sept enfants avec six femmes différentes, hypothèque en retard sur sa maison de Las Vegas.
Lorsque Jackson lui propose (ou l’équipe autour de lui) de devenir son médecin personnel pour la tournée This Is It moyennant 150 000 dollars par mois, Murray voit une bouée de sauvetage. Ce salaire crée une dépendance financière totale — et un conflit d’intérêts mortel.
Le protocole mortel
Ce que Murray administre à Jackson n’a rien d’un traitement médical conventionnel. Pendant 60 nuits consécutives, il injecte du propofol — un anesthésique chirurgical puissant — dans une chambre à coucher, sans l’équipement de monitoring indispensable à son utilisation.
Selon l’article publié dans PubMed, les experts au procès ont identifié 17 violations flagrantes des standards médicaux, constituant autant d’actes de négligence grossière :
- Administration de propofol hors d’un cadre hospitalier
- Absence de consentement éclairé approprié
- Aucun équipement de monitoring (oxymètre, électrocardiogramme)
- Retard dans l’appel aux services d’urgence
- Tentatives de réanimation inefficaces
- Absence totale de dossier médical
La nuit du 25 juin 2009
Selon la reconstitution des faits établie au procès, la dernière nuit de Michael Jackson se déroule ainsi :
| Heure | Événement |
|---|---|
| 00h30 | Retour de Jackson après une répétition au Staples Center |
| 01h30 | Jackson se couche, Murray commence les sédatifs |
| 01h30 – 07h30 | Administration successive de valium, lorazepam, midazolam |
| 10h40 | Jackson toujours éveillé, réclame son « lait » (propofol) |
| 10h40 | Murray cède et injecte 25 mg de propofol dilué |
| ~11h00 | Murray quitte la pièce pour aller aux toilettes |
| ~12h00 | Murray découvre Jackson sans respiration |
| 12h21 | Appel au 911 |
| 14h26 | Décès prononcé à l’UCLA Medical Center |
Le verdict et ses limites
Le 7 novembre 2011, après six semaines de procès, le jury déclare Conrad Murray coupable d’homicide involontaire. Le juge Michael Pastor lui inflige la peine maximale : quatre ans de prison. Il sera libéré après moins de deux ans pour bonne conduite et surpopulation carcérale.
Mais ce que le jury n’a pas jugé, c’est la responsabilité du système qui a permis cette situation. Murray était payé par AEG Live — même si le contrat n’était pas encore signé. Son travail était de rendre Jackson « opérationnel » pour les répétitions. La pression venait d’en haut.
« J’ai été piégé et pris pour un bouc émissaire dans un procès qui était une honte pour le système judiciaire. »
— Conrad Murray, 2016

Katherine Jackson vs AEG Live : Le Procès qui a Absous l’Industrie
Le procès civil de 2013
En septembre 2010, Katherine Jackson, mère de Michael, et ses trois petits-enfants — Prince, Paris et Blanket — déposent une plainte contre AEG Live. L’accusation : négligence dans l’embauche et la supervision de Conrad Murray. La demande : 1,5 milliard de dollars de dommages et intérêts.
Le procès, qui dure cinq mois et entend 58 témoins sur 83 jours d’audience, devient le théâtre d’une bataille entre deux narratifs irréconciliables.
Le verdict controversé
Le 2 octobre 2013, le jury rend son verdict. Il reconnaît unanimement qu’AEG Live a bien embauché Conrad Murray. Mais sur la question cruciale — Murray était-il « inapte ou incompétent » au moment de l’embauche ? —, le jury répond non.
Résultat : AEG Live n’est pas tenu responsable de la mort de Michael Jackson.
Les failles du raisonnement
Gregg Barden, président du jury, explique : « Nous ne partons pas en pensant qu’il y a eu une victoire d’un côté ou de l’autre. C’était une situation tragique. » Un autre juré, Kevin White, précise : « Si AEG avait su ce qui se passait derrière des portes fermées, ça aurait probablement fait une énorme différence, mais ils ne savaient pas. »
Le problème ? Les emails prouvent qu’AEG savait que Jackson allait mal. Phillips écrivait que Jackson était « un désastre émotionnel paralysé ». Hougdahl le voyait « se détériorer ». Ortega réclamait une évaluation psychiatrique. Comment le jury a-t-il pu conclure qu’AEG « ne savait pas » ?
La stratégie gagnante d’AEG
L’avocat d’AEG, Marvin Putnam, a construit sa défense sur trois piliers :
- La responsabilité personnelle : Jackson était responsable de ses propres choix, y compris celui d’engager Murray
- Le « doctor shopping » : Jackson avait un historique documenté de recherche de médecins complaisants
- La vie privée : Personne ne pouvait savoir ce que Murray faisait dans la chambre de Jackson
Cette stratégie a fonctionné. Mais elle a aussi révélé le cynisme de l’industrie : lors du procès, il est apparu que des dirigeants d’AEG qualifiaient Jackson de « freak » et « creepy » dans leurs échanges internes — tout en investissant des millions dans son comeback.

261 Millions de Dollars : Comment Sony et AEG ont Monétisé la Mort
La genèse commerciale
Six semaines après la mort de Michael Jackson, le 10 août 2009, le juge Mitchell Beckloff de la Cour supérieure de Los Angeles approuve un accord entre Columbia Pictures (filiale de Sony), AEG Live et la succession Jackson.
Sony paie 60 millions de dollars pour acquérir les droits sur plus de 100 heures de footage des répétitions. La répartition des profits : 90% pour la succession Jackson, 10% pour AEG Live. Une clause contractuelle stipule qu’« aucune image montrant Jackson sous un mauvais jour ne sera autorisée ».
Les chiffres du succès
This Is It sort le 28 octobre 2009, initialement pour une exploitation limitée de deux semaines. Face au succès, la durée est prolongée indéfiniment.
| Métrique | Valeur |
|---|---|
| Budget production | ~0 $ (images préexistantes) |
| Droits payés par Sony | 60 millions $ |
| Recettes mondiales | 261 millions $ |
| Record battu | Plus gros documentaire/film concert de l’histoire |
| Note Rotten Tomatoes | 80% d’avis positifs |
Les critiques et controverses
Le film ne fait pas l’unanimité. Plusieurs membres de la famille Jackson tentent de bloquer sa sortie, arguant que Michael n’aurait jamais voulu montrer des répétitions au public. Un mouvement de fans baptisé « This Is Not It » organise des protestations avant la première.
Sony doit même démentir des accusations selon lesquelles des doublures auraient été utilisées pour certaines séquences.
Le paradoxe éthique
Le même Randy Phillips qui écrivait que Jackson était « un désastre émotionnel paralysé » produit maintenant un film le montrant « en pleine forme ». Kenny Ortega, qui avait supplié qu’on fasse évaluer Jackson par un psychiatre, réalise un documentaire célébrant sa vitalité artistique.
Les images ont été soigneusement sélectionnées pour masquer la détérioration. Ortega lui-même a admis que ce footage n’était « jamais destiné à être publié » — il s’agissait de références de production pour l’équipe technique.
Ce que le film ne montre pas
- Les répétitions manquées (documentées dans les emails)
- Les moments où Jackson ne pouvait pas performer
- Sa maigreur alarmante (il pesait environ 61 kg à sa mort pour 1,75 m)
- Les séances de propofol nocturnes qui le maintenaient dans un état de privation de sommeil chronique

Michael Jackson Aurait-il Voulu ce Film ?
Le perfectionnisme légendaire
Tout au long de sa carrière, Michael Jackson a exercé un contrôle absolu sur son image. Il refusait catégoriquement de montrer du travail non finalisé au public. Chaque clip, chaque performance, chaque apparition était minutieusement chorégraphiée et approuvée.
Les répétitions de This Is It étaient filmées pour son « archive personnelle », comme référence de production. Jamais pour une exploitation commerciale.
Les témoignages contradictoires
Randy Phillips affirme : « J’ai dit ‘il faut archiver ton comeback parce que ce sera historique’ et il a accepté. On n’a jamais pensé que ce serait un film. »
La famille Jackson conteste cette version. Plusieurs membres ont tenté de bloquer le film, arguant qu’il violait les volontés de Michael.
La question juridique
Jackson n’a jamais signé d’accord autorisant l’exploitation commerciale de ces images. La décision a été prise par les exécuteurs testamentaires de sa succession — John Branca et John McClain — dont la légitimité est elle-même contestée par certains membres de la famille.
Le testament de Michael Jackson, signé en 2002, fait l’objet de controverses. La famille a questionné son authenticité, arguant que Jackson se trouvait à New York le jour où il aurait supposément signé ce document à Los Angeles.
Le précédent dangereux
This Is It a créé un modèle que l’industrie musicale n’a cessé de reproduire depuis : l’exploitation d’images privées d’artistes décédés, transformées en produits commerciaux sans leur consentement explicite. Prince, Amy Winehouse, XXXTentacion — la liste s’allonge.

Michael Jackson : Plus Rentable Mort que Vivant
Le cynisme de l’industrie
Quelques semaines après la mort de Jackson, Randy Phillips écrit dans un email : « La mort de MJ est une terrible tragédie, mais la vie doit continuer. AEG va faire fortune avec le merchandising, la rétention des tickets, l’exposition itinérante et le film/DVD. »
Cette prédiction s’est révélée prophétique — et bien en deçà de la réalité.
Les revenus posthumes
Selon Forbes, Michael Jackson domine le classement des célébrités décédées les plus lucratives depuis 2009. Son empire posthume a généré des revenus stupéfiants :
| Année | Revenus estimés | Événement majeur |
|---|---|---|
| 2009 | 90 millions $ | This Is It |
| 2010 | 275 millions $ | Ventes albums, merchandising |
| 2016 | 825 millions $ | Vente catalogue Sony/ATV |
| 2024 | 600 millions $ | Vente 50% catalogue à Sony |
| Total depuis 2009 | 3,5 milliards $ |
« Quand il s’agit des revenus des successions, c’est MJ, puis un canyon énorme, puis tous les autres », résume un avocat spécialisé interrogé par Forbes.
Le paradoxe médiatique
Vivant, Michael Jackson était vilipendé. Les tabloids le surnommaient « Wacko Jacko ». Les procès pour abus sexuels — dont il a été acquitté — ont détruit sa réputation. Il vivait en reclus, poursuivi par les dettes et les scandales.
Mort, il est déifié. Son héritage est « protégé ». MJ: The Musical triomphe à Broadway (300 millions de dollars de recettes). Le spectacle Michael Jackson ONE du Cirque du Soleil est prolongé jusqu’en 2030. Un biopic avec son neveu Jaafar Jackson dans le rôle-titre sort en 2026.
L’industrie qui l’a détruit encaisse maintenant les dividendes de sa destruction.
La responsabilité collective
La mort de Michael Jackson n’est pas l’œuvre d’un seul homme. C’est le produit d’un système — et Jackson lui-même en faisait partie :
- Michael Jackson lui-même — prisonnier d’une haine de soi dévorante, manifestée par des transformations physiques paroxystiques qui l’ont laissé méconnaissable. Enfant-star dès l’âge de onze ans, il n’a jamais existé en dehors de la scène. Sans identité propre, il s’est reconstruit chirurgicalement, obsessionnellement, jusqu’à la défiguration. L’artiste ultime qui ne savait être que ça — et qui, peut-être, ne pouvait survivre sans les projecteurs ni supporter ce qu’ils révélaient.
- Les médias tabloid qui ont contribué à son isolement et à sa paranoïa, le réduisant à une caricature de « freak »
- L’industrie musicale qui a exploité sa vulnérabilité financière pour lui imposer une tournée qu’il n’était pas en mesure d’assumer
- Les médecins complaisants attirés par l’argent, prêts à administrer n’importe quelle substance pour satisfaire leur patient-star
- Le public qui consomme sa mort comme un spectacle, achetant les billets de This Is It, les albums posthumes, les produits dérivés
Les Vérités Cachées dans les Images de This Is It
Ce qu’un œil attentif peut voir
Malgré le montage favorable, This Is It laisse entrevoir des indices troublants pour qui sait regarder :
- La maigreur de Jackson — plusieurs critiques l’ont décrite comme « frêle »
- Les moments où il « préserve son énergie » — justification officielle pour ses performances retenues
- La fatigue visible — même dans les séquences sélectionnées pour le film
- Un homme de 50 ans poussé au-delà de ses limites — répétant des chorégraphies épuisantes qu’il pratiquait depuis des décennies
L’expertise du Dr Charles Czeisler
Le témoignage du Dr Charles Czeisler, expert en médecine du sommeil à Harvard, lors du procès AEG, éclaire d’un jour nouveau l’état de Jackson dans les semaines précédant sa mort.
Selon Czeisler, les 60 nuits consécutives de propofol ont privé Jackson de tout sommeil REM — le sommeil paradoxal essentiel à la récupération du cerveau et du corps. Le propofol induit un « coma médicamenteux », pas un vrai sommeil.
« C’est comme manger des granules de cellulose au lieu d’un dîner. Votre estomac serait plein, vous n’auriez pas faim, mais ce serait zéro calories et ça ne satisferait aucun de vos besoins nutritionnels », a expliqué Czeisler.
Les symptômes documentés par les emails et témoignages — incapacité à se souvenir des paroles de ses propres chansons, paranoïa, conversations avec lui-même, perte de poids sévère — sont tous « cohérents avec ce qu’on pourrait attendre de quelqu’un souffrant de privation totale de sommeil sur une période chronique ».
Selon Czeisler, même sans l’overdose du 25 juin, Jackson serait probablement mort dans les jours suivants des effets de cette privation de sommeil.
Le génie au travail
Malgré tout, This Is It montre aussi un artiste encore capable de diriger, de créer, d’inspirer. Sa vision artistique reste intacte. Son perfectionnisme — « laissez ce moment mijoter » — transparaît dans chaque interaction avec son équipe.
Les témoignages de ses collaborateurs — Orianthi (guitariste), Travis Payne (chorégraphe), Michael Bearden (directeur musical) — décrivent un homme généreux, encourageant, profondément engagé dans son art.
C’est peut-être là le plus grand paradoxe de This Is It : le film capture simultanément le génie créatif de Michael Jackson et les signes de sa destruction imminente.
Fiche Technique : This Is It (2009)
Équipe de production
| Fonction | Nom |
|---|---|
| Réalisation | Kenny Ortega |
| Production | Kenny Ortega, Randy Phillips, Paul Gongaware |
| Montage | Tim Patterson, Brandon Key |
| Distribution | Sony Pictures / Columbia Pictures |
Équipe artistique du concert
| Fonction | Nom |
|---|---|
| Direction musicale | Michael Bearden |
| Chorégraphie | Travis Payne, Stacy Walker |
| Guitare | Orianthi Panagaris |
| Basse | Alex Al |
| Batterie | Jonathan Moffett |
| Voix | Judith Hill, Dorian Holley |
Données techniques
- Durée : 111 minutes
- Format : HD (tourné comme référence de production)
- Classification : PG (États-Unis)
- Date de sortie : 28 octobre 2009
Box-office
- Budget de production : ~0 $ (images préexistantes)
- Droits payés par Sony : 60 millions $
- Recettes mondiales : 261,2 millions $
- Record : Plus gros film concert/documentaire de l’histoire
Liens
This Is It : Hommage ou Profanation ?
La double lecture
This Is It peut se lire de deux manières radicalement différentes :
Comme hommage, c’est un témoignage bouleversant du génie de Michael Jackson, capturant ses derniers moments de création, son professionnalisme, sa générosité envers ses collaborateurs, sa vision artistique intacte malgré les épreuves.
Comme exploitation, c’est le produit d’une industrie cynique qui a poussé un homme fragile jusqu’à la rupture, ignoré les signaux d’alarme par appât du gain, puis monétisé sa mort avec des images qu’il n’avait jamais voulu montrer au public.
Les deux lectures sont vraies. C’est précisément ce qui rend ce film si troublant.
Les questions sans réponse
Quinze ans après les faits, des questions fondamentales restent sans réponse :
- Qui est vraiment responsable de la mort de Michael Jackson ? Conrad Murray a été condamné, mais le système qui l’a mis en position d’administrer du propofol chaque nuit n’a jamais été jugé.
- Pourquoi les alertes ont-elles été ignorées ? Les emails prouvent qu’AEG savait. Pourquoi n’ont-ils pas agi ?
- Michael Jackson a-t-il été contraint à cette tournée ? Ses difficultés financières lui laissaient-elles vraiment le choix ?
Le précédent créé
This Is It a démontré que l’industrie du divertissement peut profiter de la mort d’un artiste sans véritables conséquences. Les exécuteurs testamentaires ont le pouvoir d’autoriser des projets que l’artiste n’aurait peut-être jamais approuvés. La famille peut protester, mais n’a que peu de recours légaux.
Ce modèle s’est depuis reproduit à l’infini : albums posthumes assemblés à partir de démos et de chutes de studio, biopics non autorisés, tournées d’hologrammes, spectacles « hommage » perpétuels.
L’appel à la réflexion
En achetant un billet pour This Is It, en streamant les albums posthumes, en consommant le contenu produit par la succession Jackson, ne sommes-nous pas complices de ce système ?
La question mérite d’être posée. Elle n’a pas de réponse simple.
Conclusion
This Is It restera comme l’un des document les plus ambigus de l’histoire de la musique populaire : à la fois témoignage bouleversant du génie de Michael Jackson et pièce à conviction d’un système qui l’a poussé jusqu’à la mort avant d’encaisser les dividendes.
Le film montre un artiste au sommet de son art, dirigeant des musiciens, perfectionnant des chorégraphies, créant des moments de magie pure. Mais il dissimule aussi un homme épuisé, privé de sommeil depuis des semaines, poussé au-delà de ses limites par une industrie qui ne voyait en lui qu’une source de profits.
Conrad Murray a payé pour son crime — deux ans de prison pour avoir causé la mort ( plus accéléré que causé) de l’un des artistes les plus influents du XXe siècle. AEG Live a été absous par la justice, malgré les emails accablants révélés au procès. La succession Jackson continue de générer des milliards de dollars.
Et nous, spectateurs, continuons de consommer. De regarder. D’acheter.
Peut-être est-ce là le véritable héritage de This Is It : non pas un hommage au King of Pop, mais un miroir tendu à notre propre fascination pour la mort des icônes que nous avons contribué à détruire.
Soyez le premier à commenter cet article !