Samedi après-midi, en famille, dans une salle comble. Le plus jeune à coté de moi et l’ainée à côté ma femme, les quatre yeux des enfants déjà grands ouverts pendant les bandes annonces. L’excitation est palpable. Le premier Super Mario Bros, le film, sorti en 2023, nous avait pris par surprise. Un plaisir sincère, un rythme parfaitement calibré, une générosité visuelle qui donnait envie de replonger dans l’univers de Nintendo à la seconde où le générique défilait. C’est avec cette attente-là, celle d’un père et d’un joueur qui a grandi avec la NES entre les mains, que les lumières se sont éteintes.
Et pendant les premières minutes, le film tient sa promesse. Mieux que ça : il la dépasse.
Rosalina et les étoiles : une ouverture somptueuse

La séquence inaugurale de Super Mario Galaxy est, sans exagérer, l’une des plus belles qu’Illumination ait jamais produite. Nous sommes dans l’espace, loin du Royaume Champignon, dans un silence feutré que seule la bande originale de Brian Tyler vient habiter. Harmonie, connue sous le nom de Rosalina dans la version originale et incarnée par Brie Larson, veille sur les Lumas, ces créatures stellaires qu’elle élève comme ses propres enfants. Sa sœur cadette, Peach, a été envoyée sur terre des années plus tôt pour la protéger d’une menace inconnue. Il y a dans cette scène une mélancolie, une douceur, un sens du cosmos qui évoquent davantage les ciels étoilés du Château de Cagliostro de Miyazaki que les films d’Illumination auxquels on est habitués.
On se dit alors : le film va être poétique. Il va explorer quelque chose. Il va raconter une histoire d’absence, de séparation, de retrouvailles entre deux sœurs que le destin a séparées. Le jeu vidéo Super Mario Galaxy, sorti en 2007 sur Wii et considéré par beaucoup comme le meilleur Mario de tous les temps, portait déjà cette dimension émotionnelle. Le récit de Rosalina et de ses Lumas reste l’un des moments les plus touchants de toute l’histoire de Nintendo.
Puis Bowser Jr. entre en scène. Et à partir de là, le film ne s’arrête plus de courir.
L’enchaînement sans respiration
Ce qui suit l’ouverture est un enchaînement ininterrompu de séquences d’action, de changements de galaxies, de combats, de transformations et de références au jeu vidéo. Bowser Jr., doublé par Benny Safdie avec une énergie qui frise parfois l’hystérie, kidnappe Rosalina pour alimenter un canon destructeur d’univers. Mario, Luigi et leur nouveau compagnon Yoshi partent à leur poursuite à travers l’espace. Peach et Toad embauchent Fox McCloud comme pilote. Oui, le personnage de Star Fox, interprété par Glen Powell, fait son entrée dans l’univers Mario au cinéma. On traverse la Galaxie Abeille, les Chutes Fossiles, la Galaxie Passerelle, le Portail Céleste. On croise Wart, le méchant de Super Mario Bros. 2, reconverti en patron de casino. On aperçoit des Pikmin, Mr. Game & Watch, R.O.B.. Chaque plan contient un clin d’œil. Chaque seconde est un Easter egg.

Le problème, c’est que derrière cette avalanche de références, il n’y a rien d’autre. Le film avance de set piece en set piece avec l’efficacité d’un speedrun : rapide, précis, spectaculaire, et totalement dénué d’émotion. La relation entre Peach et Rosalina, pourtant annoncée comme le cœur narratif du film, est expédiée en quelques scènes. Le parcours de Bowser, passé du statut de vilain à celui de père repentant cherchant à renouer avec son fils, aurait pu offrir une profondeur bienvenue. Jack Black y met toute sa sincérité vocale, mais le scénario de Matthew Fogel ne lui laisse pas le temps de respirer.
Quand les lumières se sont rallumées et que nous avons quitté la salle, mes enfants étaient contents. Ils avaient ri, sursauté, applaudi. Et moi, je ne ressentais rien. Pas de déception, le film n’est pas mauvais. Mais pas de trace non plus. Rien qui reste. Rien qui donne envie d’en reparler le soir même, ni le lendemain, ni jamais.
Le syndrome de la suite fidèle
Super Mario Galaxy, le film, souffre d’un mal que l’on observe de plus en plus dans les adaptations de jeux vidéo à succès : la confusion entre fidélité et narration. Le premier film avait su trouver un équilibre. Il était bourré de références, mais il racontait aussi une histoire simple et efficace : deux frères perdus dans un monde inconnu, qui se retrouvent et se dépassent. L’arc était limpide. L’émotion était là.
La suite multiplie les personnages, les mondes, les enjeux, les sous-intrigues. Bowser Jr., Rosalina, Yoshi, Fox McCloud, Wart : aucun d’entre eux ne dispose du temps nécessaire pour exister pleinement à l’écran. Donald Glover prête sa voix à Yoshi avec un charme évident, mais le personnage apparaît, s’intègre au groupe, et c’est tout. Glen Powell en Fox McCloud est un cameo glorifié qui sert essentiellement à piloter un vaisseau. La promesse d’un lien sororal entre Peach et Rosalina, née des étoiles, est résolue avec une facilité qui confine à l’indifférence narrative.
C’est d’autant plus frustrant que le matériau d’origine, le jeu Super Mario Galaxy, est précisément celui qui aurait permis au film d’aller plus loin. Le jeu était contemplatif. Il laissait au joueur le temps de flotter dans l’espace, d’écouter la musique orchestrale de Koji Kondo et Mahito Yokota, de découvrir l’histoire de Rosalina au fil de pages de storybook dissimulées dans l’Observatoire. Le film transforme cette méditation cosmique en course-poursuite intergalactique.

L’adaptation vidéoludique : de la malédiction à l’industrialisation
Pour mesurer le chemin parcouru, il faut se souvenir d’où l’on vient. En 1993, la première adaptation cinématographique de Super Mario Bros., tournée en live action avec Bob Hoskins et Dennis Hopper, était un désastre si complet qu’il a traumatisé Nintendo pendant trois décennies. Un budget de 48 millions de dollars, 20 millions de recettes, des Goombas en imperméables dans un Dinohattan dystopique qui n’avait strictement rien à voir avec le Royaume Champignon. Le film est aujourd’hui un objet culte, mais pour les mauvaises raisons.
Cette catastrophe inaugurale a ouvert ce qu’on a longtemps appelé « la malédiction des adaptations de jeux vidéo ». Street Fighter avec Jean-Claude Van Damme en 1994. Double Dragon la même année. Wing Commander en 1999. Tomb Raider en 2001, financièrement rentable grâce à Angelina Jolie mais artistiquement vide. Doom en 2005, réduit à une séquence en vue subjective en guise de point d’orgue. Et puis il y a Uwe Boll. Sa filmographie entière, d’Alone in the Dark à BloodRayne en passant par House of the Dead, constitue à elle seule un monument au nanar industriel.
La tendance a commencé à s’inverser avec Mortal Kombat de Paul W.S. Anderson en 1995, qui a su capturer l’énergie du jeu malgré ses limites techniques, puis plus récemment avec Detective Pikachu en 2019, Sonic en 2020, et bien sûr le premier Super Mario Bros. d’Illumination en 2023. Ces films ont compris quelque chose : le respect du matériau source n’est pas un handicap, c’est un prérequis. Sonic avait d’ailleurs failli répéter les erreurs du passé avec son design initial horrifiant, avant que le studio ne fasse marche arrière après le tollé des fans. Une décision qui lui a valu un succès à plus d’un milliard de dollars sur trois volets.

En 2025, A Minecraft Movie a confirmé la tendance avec 960 millions de dollars au box-office mondial. Et les annonces s’enchaînent : Mortal Kombat II prévu pour mai 2026, Resident Evil en septembre, Street Fighter en octobre, The Legend of Zelda et Death Stranding en 2027. L’adaptation vidéoludique n’est plus maudite. Elle est devenue une industrie.
Le dilemme de la fidélité sans âme
Mais cette industrialisation porte en elle un risque que Super Mario Galaxy illustre parfaitement. Le critique de Roger Ebert a résumé le problème avec une formule qui colle bien au film : un spectacle mignon, léger, et profondément bête, qui rapportera probablement un milliard de dollars. Le score critique est mitigé, voire négatif, tandis que les audiences lui attribuent des notes excellentes. Ce décalage est devenu la norme pour ce type de productions : les fans sont satisfaits parce qu’ils retrouvent ce qu’ils connaissent, les critiques s’ennuient parce qu’il n’y a rien de nouveau à voir.
Le premier film avait évité cet écueil en étant, d’une certaine manière, modeste. Il ne prétendait pas être autre chose qu’un divertissement familial bien exécuté. Super Mario Galaxy, lui, flirte avec l’ambition. Cette ouverture avec Rosalina, cette backstory cosmique, ce sous-texte sur la filiation entre Bowser et son fils. Tout cela promet une profondeur que le film n’assume jamais pleinement. Il effleure sans jamais plonger, comme s’il avait peur que ralentir le rythme ferait perdre l’attention des plus jeunes spectateurs.
Illumination Studios Paris a pourtant livré un travail d’animation remarquable. Les environnements cosmiques, de l’Observatoire des Comètes aux différentes galaxies avec leurs palettes chromatiques distinctes, atteignent un niveau de détail et de direction artistique qui rivalise avec ce que Pixar produit de mieux. La façon dont la lumière se courbe autour des puits de gravité, dont les étoiles se reflètent dans les yeux de Mario pendant les séquences spatiales, dont chaque galaxie possède sa propre physique : c’est un travail de virtuoses. Mais la virtuosité technique sans direction émotionnelle, c’est de la démonstration de force. Pas du cinéma.
Un film pour les enfants, et c’est très bien
Il serait injuste de terminer sans reconnaître ce que Super Mario Galaxy fait remarquablement bien : divertir les enfants. Mes gamins ont passé un excellent moment. Ils ont ri aux pitreries de Toad, été fascinés par Yoshi, terrifiés par Bowser Jr., émerveillés par les galaxies. Pour un samedi après-midi en famille, le contrat est rempli.
Le film a engrangé 777 millions de dollars en trois semaines d’exploitation, avant même sa sortie au Japon. Il est déjà le plus gros succès de 2026. Jack Black a laissé entendre qu’un troisième film pourrait arriver en 2029. Nintendo a annoncé vouloir continuer à s’impliquer dans le cinéma, avec notamment un film The Legend of Zelda en préparation pour 2027.
La machine tourne. Elle tourne même très bien. Mais entre un produit culturel efficace et une œuvre qui laisse une empreinte, il y a un gouffre que Super Mario Galaxy n’a pas su franchir. Le premier film nous avait donné envie de rejouer à Super Mario Bros.. Celui-ci donne surtout envie de relancer le jeu Super Mario Galaxy sur Wii, parce que c’est là, manette en main, dans le silence de l’Observatoire, en écoutant l’histoire de Rosalina page après page, que la magie opère vraiment.
Soyez le premier à commenter cet article !