Le 11 octobre 1990, Fox déplace Les Simpson au jeudi soir, à 20 heures, face au Cosby Show. À l’époque, Cosby est l’émission numéro un en Amérique. La presse américaine passe l’été à vendre le duel sous le nom de « Bill contre Bart ».

Cosby gagne aux points : 18,5 de rating contre 18,4. Mais en nombre de personnes réellement devant leur poste, Les Simpson font 33,6 millions de spectateurs. Ils terminent premiers de la semaine en nombre de téléspectateurs. Trente-six ans plus tard, aucun épisode n’a fait mieux.

On raconte depuis vingt ans que la série a décliné. C’est vrai. Mais les chiffres qui circulent pour le prouver comparent des choses qui ne se comparent pas. Et le récit qu’ils soutiennent se trompe de date, de cause et de pays.

Scène du jour de neige dans l'épisode Bart Gets an F, saison 2 des Simpson
11 octobre 1990, face au Cosby Show. Aucun épisode n’a fait mieux depuis.

Audiences, classements et notes relevés le 28 septembre 2026. Sources : les données Nielsen compilées par Wikipédia, et les notes d’épisodes publiées par IMDb. Cette date est le point de départ de la prochaine révision.

Le graphique que tout le monde recopie compare deux choses différentes

Slate écrivait en 2019 que l’audience des Simpson était « passée de 30 à 4 millions ». La chute est réelle. Les deux chiffres, eux, ne se comparent pas.

Jusqu’à la saison 11, Nielsen compte les Simpson en foyers. À partir de la saison 12, en téléspectateurs. Wikipédia le signale par deux lettres dans la colonne : « 8.2m h. » d’un côté, « 14.7m v. » de l’autre. C’est écrit en note, sous le tableau.


Le piège si vous allez vérifier. Le tableau récapitulatif change d’unité entre la saison 11 et la saison 12 sans changer de colonne. Mis bout à bout, il dessine un creux en 1999 puis un rebond spectaculaire en 2000. Les deux sont des artefacts.

Résultat : 8,2 millions de foyers en saison 11, puis 14,7 millions de téléspectateurs en saison 12. Sur un graphique, ça ressemble à une résurrection. Dans la réalité, il ne s’est rien passé.

Tableau des audiences des Simpson sur Wikipédia, montrant le changement d'unité entre les saisons 11 et 12
Deux lettres dans la colonne, et toute la courbe change de sens.

Pour comparer le début et la fin en unité constante, il faut donc aller chercher ailleurs. La page de la saison 1 possède sa propre colonne d’audience, épisode par épisode, et son en-tête dit « U.S. viewers (millions) » : des téléspectateurs, pas des foyers. Moyenne des treize épisodes : 27,8 millions. La saison 35, dernière saison pour laquelle une moyenne a été publiée, en réunissait 1,99 million, dans la même unité. La chute est de 93 %.

Les deux chiffres de la saison 1 ne se contredisent pas. Aucun n’est converti depuis l’autre. 13,4 millions de foyers allumaient leur poste, et 27,8 millions de personnes se trouvaient devant. Ce sont deux relevés différents de la même saison. Le problème n’a jamais été la chute, qui est massive et n’a pas besoin d’être maquillée. Le problème, c’est la courbe qu’on trace entre les deux.

Le classement dit autre chose, à condition de ne pas le faire mentir aussi

Il existe une mesure que le changement d’unité n’affecte pas : le rang. Chaque saison, Nielsen classe tous les programmes américains les uns par rapport aux autres.

Avec une limite qu’il faut poser tout de suite, sous peine de refaire l’erreur qu’on vient de reprocher aux autres. Le rang est indépendant de l’unité, pas du terrain. Être 30e en 1990 face à quatre grands réseaux, ce n’est pas être 126e en 2019 face à des dizaines de chaînes câblées. Le classement ne veut dire quelque chose qu’à l’intérieur d’une même époque.

Alors restons à l’intérieur d’une époque.

Classement Nielsen, de la saison 7 à la saison 15
Saison 7 (1995-96)75e
Saison 8 (1996-97)53e
Saison 9 (1997-98)30e
Saison 10 (1998-99)46e
Saison 11 (1999-2000)44e
Saison 13 (2001-02)30e
Saison 14 (2002-03)25e
Saison 15 (2003-04)42e

Neuf saisons consécutives, un seul et même paysage télévisuel. La saison 12 est 21e, le meilleur rang du bloc. La saison 14 est 25e, juste derrière. Ces deux saisons sont diffusées en 2000-2001 et 2002-2003.

Et la saison 7, celle que les classements de fans placent le plus souvent en tête, est 75e. Le plus mauvais rang du bloc.

À paysage constant, donc, le public a suivi Les Simpson le plus massivement au moment où le fandom situe la décadence. Et le moins massivement au moment où il situe le sommet.

Le showrunner de la saison 12 s’appelle Mike Scully. C’est exactement l’homme que le fandom anglophone désigne depuis vingt-cinq ans comme le fossoyeur de la série.

La qualité et l’audience ne décrochent pas au même moment

Pour la qualité, il n’existe pas de mesure officielle. Il existe une trace : la note que les spectateurs donnent à chaque épisode sur IMDb. Moyenne faite saison par saison, sur les 807 épisodes notés au 28 septembre 2026, la courbe est nette.

Note moyenne IMDb, saison 5 à saison 11
Saison 5 (1993-94)8,34
Saison 6 (1994-95)8,35
Saison 7 (1995-96)8,36
Saison 8 (1996-97)8,21
Saison 10 (1998-99)7,54
Saison 11 (1999-2000)7,26

Trois saisons de plateau, puis la marche. Entre la saison 8 et la saison 9, la note perd 0,42 point d’un coup. C’est la plus forte chute d’une saison à l’autre de toute la série. Et le mouvement ne s’arrête pas là : deux saisons plus tard, la série est à 7,26. Près d’un point perdu en trois ans, qu’elle ne reprendra jamais.

Sur ce point, les fans ont raison. Quelque chose casse à la charnière des saisons 8 et 9.

Mais l’audience, elle, ne bouge pas au même moment. La saison 9 est 30e, le troisième meilleur rang du bloc. La saison 12 est 21e, le premier. Le public ne sanctionne pas. Il revient même en plus grand nombre pendant quatre ans.

La plus violente chute d’audience arrive bien plus tard. Elle se lit en unité constante. De la saison 14 à la saison 15, entre 2003 et 2004, la moyenne passe de 13,4 à 10,6 millions de téléspectateurs. Moins 21 %. Six saisons après la rupture de qualité.

Autrement dit, les gens n’ont pas quitté Les Simpson parce que la série était devenue moins bonne. Ils sont partis longtemps après, et pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’écriture.

Pendant ce temps, la version française perdait ses voix

C’est ici que l’histoire francophone cesse d’être l’histoire américaine.

La VF des Simpson a une particularité. Depuis 2001, huit comédiens doublent tous les personnages récurrents et tous les invités. Huit. Quand l’un d’eux s’arrête, ce ne sont pas un ou deux rôles qui changent de voix. C’est un quartier entier de Springfield.

Or il s’est arrêté beaucoup de monde.

Les ruptures de la version française
Septembre 2008mort de Michel Modo, 71 ans
Saison 19fin du duo d'adaptateurs historique
Saison 21Joëlle Guigui, voix de Bart, tombe malade
Mars 2012mort de Gérard Rinaldi, 69 ans
Saison 35Christian Dura part après 34 saisons

Patrick Guillemin tient les neuf premières saisons. Ned Flanders, Apu, Smithers, Barney, le révérend Lovejoy. Cinq personnages parmi les plus présents de la ville. Il s’arrête après la saison 9. Pierre Laurent reprend le tout à partir de la saison 10.

Regardez la date. La saison 10 américaine, c’est le début de l’ère Mike Scully. Le francophone qui a décroché à ce moment-là ne peut pas savoir ce qu’il a ressenti. Le changement d’écriture à Los Angeles ? Ou cinq voix qui changent le même soir dans son salon ?

Puis vient une décennie autrement plus brutale.

Michel Modo meurt le 25 septembre 2008, à 71 ans. Quelques jours avant l’enregistrement des derniers épisodes de la saison 19. Il doublait Burns, Krusty et Tahiti Bob. Mais aussi Kent Brockman, le docteur Hibbert, le proviseur Skinner, le chef Wiggum, le docteur Nick, Hans Taupeman et Gros Tony. Dix personnages d’un coup.

Gérard Rinaldi, ancien des Charlots, reprend Burns, Krusty, Brockman, Skinner et Wiggum. Il meurt à son tour le 2 mars 2012, à 69 ans. Xavier Fagnon reprend derrière lui. Sa liste en compte huit : les cinq précédents, plus le docteur Hibbert, Tahiti Mel et Tahiti Bob. En quatre ans, ces rôles-là ont eu trois voix.

Sur la même période, trois autres choses cèdent. La voix de Bart tombe malade et finit par être remplacée. Le duo d’adaptateurs qui écrivait les dialogues français depuis dix-neuf saisons s’en va. Et le studio d’enregistrement change deux fois.

Rien de tout cela n’est arrivé à la version américaine. Ni d’ailleurs à American Dad, née dix-neuf ans plus tard et doublée dans la foulée. Dan Castellaneta et Julie Kavner n’ont jamais quitté leur micro.

Philippe Peythieu et Véronique Augereau, voix françaises d'Homer et Marge Simpson
Peythieu et Augereau tiennent Homer et Marge depuis 1990. Autour d’eux, presque tout a changé.

Saison 35, la rupture dont on n’a pas parlé

Il y a un dernier basculement, et il n’a pas laissé de trace dans la presse.

Christian Dura a dirigé le doublage français des Simpson de la saison 1 à la saison 34. Trente-quatre ans. Et à partir de la saison 19, il s’est mis à écrire les dialogues français en plus de les diriger. Pendant seize saisons, un seul homme a tenu les deux leviers de la version française.

En saison 35, il part. William Coryn reprend la direction artistique et l’adaptation, avec Laetitia Coryn. Les deux leviers changent de main en même temps.

Ce n’est pas un changement de voix, c’est un changement d’écriture.

Une chose est documentée sur l’ancien régime, et elle donne la mesure de ce qui a pu se perdre. En 2004, Dura expliquait avoir « le double de temps de travail sur le doublage des Simpson par rapport à n’importe quelle autre série ». Et que la Fox « nous laisse carte blanche ». Aucun équivalent n’a été publié depuis.

Ce qu’il reste de la VF en 2026

Philippe Peythieu et Véronique Augereau tiennent Homer et Marge depuis 1990. Ils sont mariés à la ville. Groening leur a dit un jour qu’ils formaient « le deuxième couple le plus célèbre de l’animation ».

Interrogés en 2015 sur la nostalgie des années 1990, ils répondent l’inverse de ce qu’on attend. « Nous ne sommes pas particulièrement nostalgiques des saisons des années 90 car la série a évolué avec l’actualité. » Et sur la lassitude : « Il n’y a aucune lassitude. Que du bonheur ! »

En 2025, ils portent la pétition « Touche pas à ma VF » contre le clonage vocal. Peythieu : « Ce sont des applications payantes. Ce qui veut dire qu’elles font de l’argent en volant nos voix. » Le sujet est le même que celui qui traverse le doublage de jeu vidéo, avec trente-six ans de patrimoine en jeu.

Un dernier détail dit où en est la série en France. Elle n’est plus diffusée à la télévision linéaire. Pour la voir, il faut un abonnement Disney+.

Et la saison 37 ? Personne n’a les chiffres, y compris ceux qui écrivent qu’elle s’effondre

Voilà le point où il faut être plus prudent que les comparatifs qu’on vient de corriger.

Wikipédia ne publie aucune moyenne de saison ni aucun rang Nielsen pour les saisons 36, 37 et 38. La dernière saison chiffrée est la 35 : 1,99 million de téléspectateurs, 106e programme des États-Unis. Pour la suite, il ne reste que les relevés épisode par épisode.

Et ils s’arrêtent. Pour la saison 37, les audiences publiées couvrent les huit premiers épisodes, du 28 septembre au 23 novembre 2025. Les onze suivants n’en ont aucune.

Ce qui reste comparable, c’est donc huit épisodes contre huit.

Huit premiers épisodes diffusés, saison 36 contre saison 37
Saison 36, moyenne1,67 M
Écart+18 %
Hors trois plus gros scores+12 %

La hausse tient quand on retire de chaque série ses trois plus gros scores, Halloween et créneaux d’après-match compris. Elle est de 18 %, pas davantage, et elle porte sur le premier tiers d’une saison de dix-neuf épisodes.

Ce qui autorise à dire une chose, et une seule : sur la seule fenêtre où la comparaison est possible, Les Simpson remontent. Écrire aujourd’hui que la série « continue de s’effondrer » ne repose sur rien. Il n’existe aucune donnée d’audience pour les deux tiers de la dernière saison.

Un mot sur le calendrier, parce qu’il est trompeur. La saison 37 est datée du 28 septembre 2025 au 26 août 2026. Soit onze mois, quand une saison des Simpson court d’ordinaire de septembre à mai. La diffusion Fox s’est en réalité arrêtée le 15 février 2026, sur un double épisode final. Les quatre épisodes restants sont des exclusivités Disney+, sorties en juin, juillet et août. Ce sont elles qui étirent la date de fin.

Il existe en revanche une mesure complète de la saison 37, et elle est plus intéressante que l’audience. Sur IMDb : 6,58 en saison 35, 6,57 en saison 36, 6,83 en saison 37. C’est sa meilleure note depuis la saison 18, diffusée en 2006-2007. Et un gain de 0,26 point en un an. La plus forte hausse d’une saison à l’autre depuis la saison 2.

 Le 800e épisode des Simpson, diffusé en décembre 2025 pendant la saison 37
Le 800e épisode est tombé le 7 décembre 2025, au milieu de la saison la mieux notée depuis 2007.

La série n’est pas revenue à son niveau des années 1990 et elle n’y reviendra pas. Mais sur les deux axes où on peut encore la mesurer, la dernière saison complète monte. La saison 38 a démarré le 27 septembre 2026, et la série est commandée jusqu’à la quarantième.

Alors, la série a-t-elle décliné ?

Oui. Et le point de rupture est bien là où les fans le placent, à la charnière des saisons 8 et 9. Les notes le disent, elles ne remontent jamais au niveau d’avant.

Mais tout le reste du récit ne tient pas. L’audience n’a pas sanctionné la baisse de qualité. La série était mieux classée trois ans après qu’au sommet supposé de son âge d’or. La chute d’audience a commencé six saisons plus tard. Elle suit l’effondrement de la télévision hertzienne américaine plus qu’elle ne suit les scénaristes. Quant à la dernière saison, elle remonte sur les deux mesures disponibles.

Reste la part francophone, qui n’appartient qu’à nous. Entre 2008 et 2012, elle a perdu deux comédiens qui portaient à eux seuls une douzaine de personnages. Plus son duo d’adaptateurs et son studio. En saison 35, elle a perdu l’homme qui la dirigeait et l’écrivait depuis le début.

Quand un spectateur français dit que Les Simpson ne sont plus les mêmes, il a probablement raison. Il ne parle simplement pas de la même série que l’Américain qui dit la même phrase.


Le déclin de qualité est réel et mesurable, à la charnière des saisons 8 et 9. Soit 0,42 point perdu d’un coup, la plus forte chute de la série. Le récit qu’on en fait est faux sur trois points. Le public n’a pas fui à ce moment-là. La série était bien mieux classée en 2000 qu’au sommet supposé de son âge d’or. Et la saison 37 signe sa meilleure note depuis 2007. Quant à la version française, elle a vécu ses propres ruptures, à ses propres dates.