Le 31 décembre 2025, les écrans de Game One s’éteindront définitivement. Après 27 ans d’antenne, la première chaîne française dédiée aux jeux vidéo tire sa révérence. Pas faute d’audience, pas faute de rentabilité. Juste parce qu’un géant américain a décidé qu’elle n’avait plus sa place dans sa stratégie. Retour sur une histoire mouvementée, des anecdotes que peu connaissent, et les hommes et femmes qui ont fait vibrer des millions de joueurs.
Une naissance dans l’ombre : avant Game One, il y avait « C: »
L’histoire ne commence pas en 1998 comme le répètent la plupart des articles. Elle démarre en 1995, dans les bureaux de Canal+, quand Alain Le Diberder, alors directeur des nouveaux programmes, fait approuver un projet audacieux baptisé « mu-télé ».
En 1996 naît C: (prononcez « cé deux points »), un service interactif du bouquet CanalSatellite. À l’époque, la chaîne diffuse en journée une simple boucle promotionnelle vantant des logiciels téléchargeables. C’est à partir de 18 heures que les vrais programmes démarrent, avec Léon Mercadet (qu’on retrouvera plus tard sur i-Télé) et une émission anglo-saxonne doublée en français, Cybernet.
Le service C:Direct permettait même de télécharger des logiciels directement via le récepteur satellite. On est en 1996, rappelons-le. L’ancêtre du téléchargement dématérialisé.
La petite équipe de C: comprenait déjà ceux qui allaient devenir les fondateurs de Game One, notamment Nathalie Coste-Cerdan, qui restera directrice lors de la transformation de la chaîne.
7 septembre 1998 : naissance officielle

Quand Canal+ décide de s’associer à Infogrames (l’éditeur de jeux vidéo français, qui deviendra plus tard Atari), la chaîne C: se transforme en Game One. Bruno Bonnell, cofondateur d’Infogrames, porte le projet avec l’ambition de démocratiser la culture vidéoludique auprès du grand public.
Le concept initial ? Diffuser des « clips » de jeux vidéo : des montages d’images de jeux sur fond musical, à la manière des AMV (Anime Music Videos). Mais très vite, la chaîne développe ses propres émissions.
C’est là qu’arrive un type avec une tête de sympathique loser et un amour débordant pour les jeux vidéo : Marcus.
Marcus et Level One : l’invention du Let’s Play

Marc Lacombe, dit Marcus, n’est pas arrivé à Game One par hasard. Depuis 1989, il écumait les rédactions des magazines spécialisés : Tilt, Consoles Plus, Player One, Micronews, Joystick… Il a fait ses armes télévisuelles sur Microkids (France 3), puis Cyberflash sur Canal+, cette émission de 7 minutes quotidiennes présentée avec l’avatar virtuel Cléo.
Quand Game One se lance, Marcus propose un concept simple mais révolutionnaire : Level One.
L’idée ? Se filmer en train de jouer à un jeu, en direct, pendant 20 minutes, en commentant ses actions comme si le téléspectateur était assis à côté de lui sur le canapé. Sa tête était incrustée dans l’image du jeu grâce à une technique de luminance.
Ce que personne ne réalise à l’époque : Marcus vient d’inventer le Let’s Play, ce format qui fera la fortune de Squeezie et de milliers de YouTubers quinze ans plus tard.
L’émission démarre avec des épisodes de 13 minutes, puis s’allonge à 18 minutes. Marcus y assume pleinement sa « grosdoigtitude » — son terme pour qualifier son niveau de jeu parfois approximatif. Et c’est précisément ce qui fonctionne : on peut s’amuser même en étant mauvais.
Une anecdote qui en dit long
Lors de ses interviews, Marcus raconte souvent un moment clé de sa carrière universitaire. Son mémoire de maîtrise portait sur « Astérix, partie intégrante et reflet de la culture populaire française ». Déjà, il savait que la pop culture méritait une analyse sérieuse.
La crise Infogrames : quand l’argent corrompt l’éditorial
L’âge d’or de Game One va être brutalement interrompu. En 2001, suite à la fusion Canal+/Vivendi-Universal et aux difficultés financières qui en découlent, Canal+ se retire du capital. Infogrames se retrouve actionnaire majoritaire à 85%.
C’est le début des ennuis.
Michaël Sportouch, ancien d’Ocean France (racheté par Infogrames), est nommé directeur avec une mission claire : réduire les coûts. Mais la coupe budgétaire s’accompagne d’une dérive bien plus grave.
La censure éditoriale
Fin 2001, les tests de jeux Infogrames commencent à être relus et censurés. L’indépendance éditoriale, fondement de la crédibilité de Game One, est attaquée frontalement.
L’exemple le plus flagrant : Marcus tourne un Level One où il démonte le jeu Lucky Luke : La Fièvre de l’Ouest, édité par Infogrames. Le jeu avait reçu des notes catastrophiques dans toute la presse. Pourtant, la direction découvre l’émission à sa première diffusion et interdit sa rediffusion.
Même chose pour Splashdown : malgré un test globalement positif, deux critiques mineures sont supprimées du montage final.
L’accusation grave : vente de temps d’antenne
Plusieurs employés démissionnaires iront jusqu’au CSA pour prouver que Game One vendait du temps d’antenne à des éditeurs — une pratique strictement interdite. Le deal aurait été simple : « Si vous nous achetez de la pub, Marcus vous fera un Level One, et vos jeux auront de bonnes notes. »
Marcus lui-même témoignera plus tard : « Les mecs vendaient de l’éditorial ! Ce qui est inacceptable pour un journaliste. Durant 3 ans de Game One au début, j’avais installé ma sincérité, mon honnêteté. Jamais personne n’est venu me dire qu’il avait acheté un jeu parce que j’en avais dit du bien et que c’était pas terrible. »
Le CSA ne donnera pas suite, faute de preuves suffisantes.
Le départ fracassant de Marcus en 2002
Le 27 février 2002, durant un Level One en direct consacré à Metal Gear Solid 2, Marcus annonce son départ de Game One. Ses mots, prononcés face caméra, résonnent encore :
« Il y a quelque chose d’encore plus précieux qu’on a gagné : c’est votre confiance. Et si je ne veux pas la perdre, il faut que je parte. Parce qu’à mon avis si je reste, à un moment ou à un autre je serai amené à vous mentir, et ça je n’ai pas du tout envie de le faire. Je le fais pour vous, je le fais pour moi par honnêteté intellectuelle. »
Ce n’est pas une démission : c’est une déclaration de guerre contre la pression commerciale.
Lire aussi : NoLife : retour sur la chaîne qui a précédé Twitch
Le procès Level One
Après son départ, Marcus demande à Game One de ne plus utiliser le nom « Level One ». Créateur du concept, il avait déposé la marque. En retour, Game One l’attaque pour dépôt de marque frauduleux.
Le procès n’ira jamais jusqu’au bout. En 2003, MTV rachète Game One et trouve un accord à l’amiable avec Marcus pour les droits d’exploitation de la marque.
L’ère MTV : reconstruction et stabilisation
Après le désastre Infogrames — qui aura presque coulé Game One et lui-même au point de s’introduire en bourse dans une tentative désespérée de renflouement — MTV reprend les rênes en 2003.
La chaîne est au plus bas. Les audiences sont catastrophiques. Mais MTV injecte des moyens et laisse la rédaction travailler.
Julien Tellouck, arrivé en 2002 après le départ de Marcus, reprend Level One avec Johann Lefèbvre, puis Yannick Zicot. Il deviendra le présentateur de la Game Zone, puis du JT, avant de créer en 2014 l’émission phare #TeamG1.
Marcus, lui, reviendra en 2007 pour Retro Game One, une émission nostalgique sur le rétrogaming. Il participera également à l’émission Le Débat, à Marcus vs Julien Tellouck, et deviendra chroniqueur permanent de #TeamG1 en 2014.
La boucle est bouclée. Les deux piliers de la chaîne sont enfin réunis.
La famille Game One : portraits croisés
Kayane : de la gamine rejetée à l’ambassadrice de l’e-sport
Marie-Laure Norindr, alias Kayane, incarne à elle seule l’évolution de la culture gaming. D’origine laotienne et vietnamienne, elle grandit à Argenteuil avec ses deux grands frères qui l’initient aux jeux de combat.
À 7 ans, elle tombe amoureuse de Xianghua, la combattante chinoise de SoulCalibur. À 9 ans, elle participe à son premier tournoi. À 10 ans, elle est vice-championne de France de Dead or Alive 2.
Mais l’accueil n’est pas tendre. Elle raconte :
« Avant de jouer, un adversaire a posé sa manette par terre en me disant : ‘Il vaut mieux que tu me mettes le premier coup, car je n’ai pas envie de te voir pleurer.' »
Elle finira vice-championne de France dans ce même tournoi.
À 12 ans, elle représente la France à la World Games Cup sur SoulCalibur II. En 2010, elle devient championne du monde féminine de Super Street Fighter IV à Las Vegas. Le Guinness des Records lui attribue le record féminin mondial du nombre de podiums en compétitions de jeux de combat : 67 podiums.
En 2016, le gouvernement français la choisit comme ambassadrice de l’e-sport.
Sur Game One, elle devient chroniqueuse en 2012 aux côtés de Marcus, puis présente Game One e-sport dès 2013, la première émission 100% dédiée au sport électronique sur une chaîne française.
Gen1us (Norman Chatrier) : le roi de Tekken
Champion de jeux de combat sur la série Tekken, Norman Chatrier alias Gen1us apporte son expertise technique et son énergie sur le plateau de #TeamG1. Le jour de la dernière émission, c’est lui qui détend l’atmosphère en enchaînant les imitations de Vincent Cassel et Nikos : « On est triste, mais gardons le sourire ! »
Les autres visages
La chaîne a vu passer des dizaines de talents : Johann Lefèbvre (parti sur M6), Tommy François, Thierry Falcoz, Julien Chièze (qui quittera puis reviendra en coulisses), Gérard Baste et Nabil (tous deux remerciés lors des restructurations), Anh Phan (fondateur du Journal du Geek), Kythis, Newtiteuf, Shyvahna, Sora, Thomas Grellier…
Certains ont fait carrière ailleurs. D’autres sont restés fidèles jusqu’au bout.
Le lancement désastreux de la PS2 : Game One y était
Une anecdote souvent oubliée : Game One a couvert en direct le lancement de la PlayStation 2 au Virgin des Champs-Élysées.
Les images de cette soirée chaotique — où les acheteurs se battaient pour accéder à l’unique présentoir de consoles disponible — ont été diffusées le lendemain sur toutes les grandes chaînes nationales.
Game One venait de prouver qu’elle était devenue une chaîne thématique qui comptait dans le paysage audiovisuel français.
J-One et l’ouverture aux animes

En 2013, Game One donne naissance à J-One, une chaîne sœur dédiée aux animes japonais en simulcast. One Piece, Kuroko’s Basket, Hunter × Hunter, Naruto SD… La culture manga trouve enfin sa place sur le câble français.
Game One elle-même a toujours diffusé des séries animées. Une initiative mémorable : la diffusion inédite de Nadia, le secret de l’Eau bleue, mélangeant version française et version originale sous-titrée pour réintégrer les scènes censurées dans la VF des années 90.
La chaîne n’a jamais eu peur de défendre l’intégrité des œuvres.
2024 : le chant du cygne
Début 2024, Game One dévoile un nouvel habillage graphique. L’équipe y voit un signe positif. Certains espèrent que c’est le début d’une nouvelle ère.
Rétrospectivement, plusieurs salariés témoignent : « On pensait que ça allait mener à quelque chose de bien. Finalement, on a vite constaté que c’était un chant du cygne. »
Les contrats signés pour la nouvelle saison sont anormalement courts. Les équipes sentent que quelque chose se prépare.
La fusion Skydance-Paramount : le coup de grâce
En juillet 2025, la Commission fédérale des communications américaine autorise la fusion entre Paramount Global et Skydance Media. La nouvelle entité, baptisée provisoirement « New Paramount », est valorisée à 4,75 milliards de dollars.
La famille Ellison (Skydance) prend le contrôle. Et elle a une stratégie simple : réduire de 50% les effectifs du pôle télévisuel de Paramount Networks France.
Game One et J-One sont dans le viseur.
Les chiffres qui auraient dû la sauver
Les comptes 2024 de Game One, déposés en juillet, sont éloquents :
- Chiffre d’affaires : 10,6 millions d’euros
- Résultat net : 2,48 millions d’euros
- Audience : 3 millions de téléspectateurs par mois (source Médiamétrie)
La chaîne est rentable. Elle n’a aucun problème financier. Contrairement à NoLife, fermée en 2018 après des années de difficultés, Game One se porte bien.
Mais pour Skydance, elle est « trop petite ». Le gigagroupe veut simplifier sa « gigamyriade de micro-entités ». Des fermetures similaires sont en cours partout en Europe, notamment sur MTV et VH1.
L’annonce qui fait mal : apprendre par la presse
Le 8 octobre 2025, BFM TV révèle la fermeture de Game One. L’équipe n’a pas été prévenue en premier.
Kayane réagit sur X :
« J’aurais préféré que cela soit annoncé dans de meilleures conditions, ne serait-ce que de notre part officiellement en premier. On l’aurait mérité et vous aussi qui suivez Game One depuis de nombreuses années. »
Marcus, lui, explose :
« J’ai du mal à croire que Paramount et Skydance n’aient pas eu la décence de me prévenir de leur intention de mettre fin à une chaîne qui fait le bonheur des gamers depuis 1998 et sur laquelle j’officie depuis le premier jour. Si ce projet de fermeture est réel, c’est 27 ans de l’histoire du jeu vidéo qui vont être désintégrés. »
Et plus tard, sur YouTube, les larmes aux yeux :
« Après avoir tortillé du cul pendant trois mois, Skydance/Paramount Plus FR autorise enfin ses salariés à annoncer officiellement la fermeture de Game One à la fin de cette année. Mais ne juge toujours pas opportun d’en informer le reste des équipes : intermittents, techniciens, prestataires. »
3 décembre 2025 : la dernière de Team G1
Dans les locaux de Neuilly-sur-Seine, l’émotion est palpable. Le petit couloir devenu mythique — celui où les animateurs ont multiplié les défis, les quiz et les animations loufoques pendant des années — accueille une dernière fois la famille Game One.
Ils sont tous là : Marcus, Julien Tellouck, Kayane, Gen1us, Newtiteuf, Shyvahna, Sora, Anh Phan, Thomas Grellier…
Dans la loge, une profusion de bonbons et de chocolats. Il faut bien se réconforter.
Le réalisateur fait le décompte. 30 secondes.
Julien Tellouck confie : « Je me suis promis de ne pas chialer. »
Il ne tiendra pas sa promesse.
Les mots de la fin
Julien Tellouck, 46 ans, 23 ans de carrière sur la chaîne :
« On laisse une chaîne en bonne santé, avec des belles audiences. La chaîne est rentable. On va mourir, mais si ça se trouve on va revivre derrière. Dans les jeux vidéo, on a plusieurs vies ! »
« Ça fait un peu de peine, c’est 23 ans de ma vie. Pendant 23 ans, c’était la récréation. »
« Je ne dis pas au revoir, je dis à bientôt ! »
La musique de Rocky conclut l’émission. Jamais vaincue, Game One.
La Team Le Respawn : le respawn sur Twitch
Avant même la fin de l’émission, Marcus donne rendez-vous aux téléspectateurs :
« Rejoignez-nous sur Twitch les petits amis ! »
Une nouvelle chaîne Twitch réunira les anciens de Game One : La Team Le Respawn.
Dans le vocabulaire du jeu vidéo, le respawn, c’est quand votre personnage revient à la vie après être mort.
Julien Tellouck l’a confirmé : l’équipe travaille sur plusieurs pistes. Une nouvelle émission sur une autre chaîne. Un crowdfunding pour financer un retour sur Twitch. Peut-être même un rachat de la marque par un investisseur.
Les jeux vidéo sont consommés par plus de 50% de la population française. La télévision perd peut-être une chaîne, mais la communauté, elle, ne disparaît pas.
Ce que Game One laisse derrière elle
Un héritage culturel
Game One a été la première chaîne européenne à dédier sa grille à 100% au jeu vidéo. Elle a démocratisé la culture gaming, l’e-sport, le cosplay, l’animation japonaise. Elle a couvert la Paris Games Week, créé des passerelles entre générations, ouvert la voie au « geek proud ».
Des vocations
Des dizaines de journalistes, YouTubers, streamers et développeurs ont découvert leur passion devant Game One. Le Joueur du Grenier, Squeezie et tant d’autres ont grandi avec Level One et ses émissions.
Une méthode
Le ton décalé, la proximité avec le public, l’authenticité des animateurs… Game One a inventé une façon de parler aux joueurs qui a inspiré tous les créateurs de contenu gaming actuels.
Une famille
Malgré les crises, les départs, les restructurations, l’équipe de Game One est restée soudée. Les témoignages des fans affluent sur les réseaux sociaux : des VHS numérisées, des captures d’écran, des souvenirs d’adolescence.
C’est toute une mémoire collective qui remonte à la surface.
Le vrai scandale : une chaîne rentable assassinée
Comparée à NoLife, fermée en 2018 après des années de difficultés financières, la situation de Game One est incompréhensible.
La chaîne gagne de l’argent. Elle a un public fidèle. Elle remplit sa mission culturelle.
Mais elle ne pèse rien face à la logique des fusions-acquisitions mondiales. Une chaîne française rentable, c’est une ligne comptable insignifiante dans le bilan de Skydance.
Le jeu vidéo représente 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel en France. C’est la première industrie culturelle du pays. Et pourtant, la dernière chaîne télévisée qui lui était dédiée ferme parce qu’un conglomérat américain préfère « simplifier son portefeuille ».
Game Over ?
Le 31 décembre 2025, à minuit, les écrans de Game One s’éteindront.
Mais comme le dit Marcus depuis 27 ans à chaque fin de Level One…
« The game is not over. »
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