🎬 Film
L’Île de Giovanni (2014) : l’anime oublié de l’après-guerre
Giovanni's Island
ジョバンニの島
Synopsis & Critique
Mizuho Nishikubo, l’homme de l’ombre de Mamoru Oshii
On ne fait pas carrière dans l’animation japonaise pendant trente ans sans que quelqu’un finisse par s’en apercevoir. Mizuho Nishikubo est de ceux qui ont rendu possibles les films des autres avant de faire les leurs. Collaborateur de longue date de Mamoru Oshii, il a travaillé sur l’animation de Ghost in the Shell en 1995 — oui, CE Ghost in the Shell. Avant ça, il était déjà dans les tranchées de la production anime depuis les années 1980. Ses propres films : Atagoal: Cat’s Magical Forest en 2006, Musashi: The Dream of the Last Samurai en 2009 n’ont jamais été distribués en France. L’Île de Giovanni, sorti le 28 mai 2014 en salles françaises grâce à Eurozoom, est donc paradoxalement la première occasion pour le public français de découvrir un réalisateur qui travaille dans l’industrie depuis plus longtemps que la plupart des studios qu’on idolâtre.

Le film est produit par Production I.G — le studio derrière Ghost in the Shell, Jin-Roh, les films de Mamoru Oshii, une bonne partie de l’animation japonaise haut de gamme des trente dernières années. Mais L’Île de Giovanni n’est pas un film I.G typique. Pas de cyberpunk, pas de mecha, pas de violence stylisée. C’est un drame historique vu à travers les yeux de deux enfants, sur une île que presque personne en Occident ne saurait placer sur une carte.
Shikotan, 1945 : l’histoire que le Japon n’aime pas raconter
L’île de Shikotan fait partie de l’archipel des Kouriles, au nord d’Hokkaido, un chapelet d’îles coincé entre le Japon et la Russie, habité depuis des siècles par les Aïnous avant l’intégration progressive au Japon moderne à l’ère Meiji. En septembre 1945, deux semaines après la capitulation du Japon, l’Armée rouge envahit Shikotan. Les habitants japonais ne sont pas expulsés immédiatement. Ils sont forcés de cohabiter avec les familles des soldats soviétiques pendant près de deux ans. En 1947, la population japonaise est déportée vers Sakhaline puis rapatriée au Japon. Shikotan reste russe. En février 2026, le Kremlin déclarait que les relations avec le Japon étaient « réduites à zéro », aucun traité de paix définitif n’a été conclu entre les deux pays à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, et le différend territorial sur les Kouriles reste le principal obstacle.
Le film s’inspire de l’histoire vraie d’Hiroshi Tokuno, un ancien habitant de Shikotan qui, selon les témoignages recueillis par le scénariste Shigemichi Sugita, retourne encore sur l’île et est resté ami avec des familles russes. Sugita, lauréat de l’Académie japonaise du cinéma, voulait initialement tourner un film en prises de vues réelles. Les difficultés logistiques l’ont poussé vers l’animation et c’est probablement la meilleure décision qu’il ait prise, parce que ce que Nishikubo fait avec le médium, aucune caméra ne pourrait le reproduire.
Le nom de Shikotan vient de l’aïnou
Un détail que les critiques françaises survolent : « Shikotan » vient de l’aïnou si-kotan, généralement traduit par « grand village ». Ce n’est pas anodin. Le film s’ouvre sur un village vivant, des enfants qui courent, la mer partout et passe le reste de son temps à montrer la destruction méthodique de cette vie. Le « grand village » se vide, et ceux qui y vivaient n’y reviendront jamais vraiment.
Giovanni et Campanella dans les Kouriles
Les deux frères au centre du film s’appellent Junpei et Kanta, mais leur père les surnomme Giovanni et Campanella, les héros de Train de nuit dans la Voie lactée, le conte de Kenji Miyazawa qu’il leur lit chaque soir. Ce n’est pas une référence décorative. Le film entier est structuré autour du conte de Miyazawa : les garçons rêvent d’un train galactique qui les emmènerait loin de Shikotan, vers un endroit où la guerre n’existe pas. Les séquences oniriques un train translucide traversant des décors étoilés en couleurs pastel ne sont pas des parenthèses décoratives mais le cœur battant du film. C’est par ces rêves que Junpei survit à ce qui lui arrive dans le monde réel.

Et ce qui lui arrive est terrible. L’occupation soviétique n’est pas montrée comme un acte de barbarie unilatérale. C’est l’une des forces du scénario de Sugita. Les soldats russes sont humains. Le commandant qui réquisitionne la maison des Senô a une fille, Tanya, qui deviendra l’amie (et le premier amour) de Junpei. Les enfants russes et japonais finissent par chanter ensemble à l’école. La scène des chants mêlés est un morceau de mise en scène remarquable. Nishikubo la construit en trois temps : d’abord les deux groupes chantent séparément, chacun dans sa langue, et le montage alterne entre les deux classes comme un champ-contrechamp de guerre ; puis les voix commencent à se superposer, d’abord en cacophonie ; et enfin, sans transition nette, les mélodies s’accordent. Le son précède la réconciliation que l’image ne montre pas encore. Le silence de l’institutrice japonaise qui écoute, les yeux humides, dit plus sur la cohabitation que n’importe quel dialogue. Mais la fraternité des enfants ne suffit pas à protéger leurs familles de la machine géopolitique. Le père de Junpei est arrêté. La déportation commence.
Tanya, la fille du commandant russe, est le personnage le plus ambigu du film et peut-être son choix le plus courageux. Nishikubo refuse d’en faire un simple objet d’attendrissement. Elle est le visage humain de l’occupant, mais aussi une enfant prise dans les mêmes forces que Junpei. Le film ne développe pas leur relation au-delà de l’esquisse et c’est un choix délibéré plutôt qu’un manque : Tanya incarne l’amitié impossible, celle qui existe pleinement le temps d’une récréation et que l’histoire efface. Si le scénario lui avait donné plus de scènes, il aurait basculé dans le mélodrame romantique. En restant à la surface, il préserve l’authenticité d’un souvenir d’enfance : on se rappelle les visages, pas les conversations.
Le personnage de Micchan : la mémoire coréenne
Un personnage que les critiques françaises ignorent presque systématiquement : Micchan, la domestique coréenne de la famille Senô. Sa présence rappelle que le Japon impérial avait ses propres victimes avant d’en devenir une. Dans une scène glaçante sur Sakhaline, une ouvrière coréenne aide Junpei et Sawako-san perdus dans une tempête de neige, et commente l’ironie de la situation : elle aide des Japonais, alors que le Japon n’a rien fait pour rapatrier les travailleurs coréens déportés par le régime impérial. C’est une ligne de dialogue, pas plus mais elle suffit à empêcher le film de tomber dans le piège du victimisme national. L’Île de Giovanni ne dit jamais « les Japonais étaient innocents ». Elle dit : « les enfants, eux, l’étaient ».

Masashi Sada compose depuis Nagasaki

La musique du film est signée Masashi Sada, et ce choix n’est pas innocent. Sada est une légende vivante de la chanson folk japonaise né à Nagasaki en 1952, il est surtout connu pour le thème de la série Kita no Kuni kara (Depuis le pays du Nord), qui racontait déjà une histoire de déracinement et de nostalgie pour un territoire perdu. De 1987 à 2006, Sada a organisé chaque été un concert gratuit pour la paix à Nagasaki, le 6 août date anniversaire du bombardement d’Hiroshima. Un musicien de Nagasaki qui chante la paix entre les peuples et compose la musique d’un film sur la cohabitation forcée entre Japonais et Russes la cohérence est totale, même si personne ne la souligne jamais dans les critiques françaises.
Sa partition mêle folk acoustique et arrangements orchestraux, avec une retenue qui refuse le pathos. Là où In This Corner of the World utilisera deux ans plus tard une approche musicale similaire douce, quotidienne, à hauteur d’enfant pour raconter Hiroshima, Sada donne à L’Île de Giovanni le son de quelqu’un qui se souvient sans forcer les larmes.
L’animation : décors tremblants et train de lumière
Visuellement, L’Île de Giovanni joue sur un contraste délibéré entre deux registres. Les décors du monde réel sont crayonnés, tremblants, volontairement instables comme si la mémoire du vieux Junpei, narrateur du film, ne parvenait plus à fixer les contours de son enfance. Les personnages, eux, sont dessinés avec une netteté et une fluidité qui les font ressortir de ces fonds vacillants. Le directeur artistique Santiago Montiel, argentin, donne aux ciels de Shikotan une texture de peinture à l’huile, des nuages épais, nerveux, qui changent de forme et de couleur selon l’humeur du récit.

Les séquences oniriques inversent ce dispositif. Le train galactique de Miyazawa y est rendu en couleurs pastel éclatantes, avec des formes libres qui rappellent l’animation européenne plus que japonaise. Les enfants y apparaissent petits, portés par un décor qui les domine là où dans le monde réel, c’est l’inverse. Le superviseur de l’animation, Nobutaka Ito, habitué des productions de haute qualité chez I.G, assure une fluidité dans les mouvements des personnages qui contraste avec le statisme délibéré des arrière-plans. Le résultat ressemble moins à un anime traditionnel qu’à un livre d’images qui s’animerait sous nos yeux.
Ce dispositif visuel n’est pas qu’esthétique c’est une proposition théorique sur la mémoire traumatique. Le film est raconté par Junpei âgé, depuis le ferry qui le ramène à Shikotan. Tout ce qu’on voit est un souvenir, et les décors tremblants le rappellent à chaque plan : la mémoire ne fixe pas les contours, elle les déforme, les estompe, les recompose. Les personnages, eux, restent nets parce qu’on oublie les lieux avant d’oublier les visages. Nishikubo fait de l’instabilité graphique un principe narratif : plus le récit avance vers la déportation, plus les fonds se décomposent, comme si la mémoire elle-même refusait de rendre ces images avec précision. C’est une idée de cinéaste, pas de simple illustrateur.
Tatsuya Nakadai dans un anime
Détail que les amateurs de cinéma japonais ne peuvent pas manquer : Tatsuya Nakadai prête sa voix au film. Nakadai, l’acteur fétiche d’Akira Kurosawa — Yojimbo, Kagemusha, Ran —, le plus grand acteur vivant du cinéma japonais, dans un anime. C’est comme si Robert De Niro doublait un personnage de Pixar. Sa présence donne au film un ancrage dans le cinéma classique japonais que ses concurrents directs : Le Tombeau des lucioles, Le Vent se lève n’ont pas de cette façon.
Explication de la fin : le train s’arrête
La fin de L’Île de Giovanni est à la fois prévisible et dévastatrice. Pendant la déportation vers Sakhaline, dans des conditions inhumaines froid, faim, entassement, le petit Kanta tombe malade. Junpei, fidèle au conte de Miyazawa, imagine que son frère monte dans le train galactique pour un dernier voyage. Kanta-Campanella part vers la dernière station, celle d’où l’on ne revient pas. Dans le conte de Miyazawa, Campanella se noie en sauvant un camarade. Dans le film de Nishikubo, Kanta meurt de froid et de maladie victime non pas d’un acte héroïque mais de la brutalité administrative d’une déportation. Le monde onirique, qui servait d’échappatoire tout au long du film, devient ici une passerelle vers la mort, paisible, lumineuse, infiniment triste.
L’épilogue ramène Junpei vieux, sur le ferry vers Shikotan. Il revient pour la première fois depuis l’occupation. La boucle se ferme. Contrairement au Tombeau des lucioles, qui laisse le spectateur écrasé par l’injustice, L’Île de Giovanni choisit la réconciliation imparfaite, douloureuse, mais réelle. Le film ne pardonne pas l’histoire. Il dit simplement que les enfants qui jouaient ensemble n’ont jamais cessé d’exister dans la mémoire de ceux qui ont survécu.

Où voir L’Île de Giovanni en 2026
En France, le film a été distribué par Eurozoom et est disponible en édition collector Blu-ray + DVD. Aux États-Unis, GKIDS a sorti le film en Blu-ray et en numérique le 21 février 2023, distribué par Shout! Factory. Le film a reçu la Distinction du jury au Festival d’Annecy 2014, le prix Satoshi Kon et le prix du public au Festival Fantasia de Montréal la même année — Le film a aussi remporté le prix du meilleur film d’animation au 69e Mainichi Film Awards, des reconnaissances critiques qui n’ont pas suffi à lui donner la visibilité qu’il mérite.
En France : Blu-ray + DVD édition collector (Eurozoom). Aux États-Unis : Blu-ray + numérique (GKIDS / Shout! Factory). Les catalogues de streaming évoluent, vérifiez la disponibilité sur SensCritique ou vos plateformes habituelles.
Pour prolonger : In This Corner of the World reprend deux ans plus tard le même pari, raconter la guerre à hauteur d’enfant, avec tendresse plutôt que spectacle. Look Back et Maquia explorent la même veine du deuil et de la mémoire. Et Night on the Galactic Railroad, le film de 1985 dont L’Île de Giovanni est la descendante directe, reste le point de départ indispensable pour comprendre ce que le train galactique signifie dans l’imaginaire japonais. Giovanni monte dans le train. Campanella n’en descend pas. Et nous, on reste sur le quai, à regarder les étoiles défiler.
Bande-annonce officielle
🇯🇵 Casting VO (Seiyuu)
Équipe technique
Notre avis
Points forts
- Un regard non manichéen sur l'occupation soviétique — les soldats russes sont humains, les enfants des deux camps jouent ensemble. La scène des chants mêlés russe/japonais est un moment d'anthologie. La musique de Masashi Sada refuse le pathos et donne au film une dignité émotionnelle rare. Les séquences oniriques du train galactique offrent un contrepoint visuel éblouissant à la dureté du réel. L'ancrage historique (Shikotan, Kouriles, déportation) donne au récit un poids documentaire unique.
Points faibles
- Le scénario verse parfois dans un sentimentalisme appuyé, notamment dans les séquences de rêve les plus longues. L'animation du monde réel, avec ses arrière-plans volontairement tremblants, peut dérouter. Le personnage de Tanya reste volontairement esquissé — un choix cohérent mais qui peut frustrer les spectateurs qui attendent un développement à la hauteur de sa place symbolique. Le rythme faiblit dans le deuxième acte avant un final dévastateur.
Verdict
Le train part, Campanella ne revient pas
L'Île de Giovanni n'atteindra probablement jamais la célébrité du Tombeau des lucioles — et ce n'est pas seulement une question de timing ou de label Ghibli. Takahata était radical, implacable, sans consolation. Nishikubo est plus humaniste, plus conciliant : il montre l'ennemi comme un être humain, et choisit la réconciliation plutôt que l'écrasement. C'est un parti pris moins spectaculaire mais pas moins courageux. Le train de Miyazawa traverse ce film comme un fil de lumière dans l'obscurité, et quand Kanta monte dedans pour la dernière fois, on comprend que les plus beaux contes sont ceux qu'on raconte pour survivre.
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