🎬 Film
Dans un recoin de ce monde (2016) : survivre à Hiroshima, le regard de Sunao Katabuchi
In This Corner of the World
この世界の片隅に
Synopsis & Critique
L’homme qui devait réaliser Kiki : Sunao Katabuchi, de Miyazaki à MAPPA
L’histoire de Dans un recoin de ce monde commence par un rendez-vous manqué. Dans les années 1980, le jeune Sunao Katabuchi — né en 1960 à Hirakata, préfecture d’Osaka — étudie le cinéma à l’Université Nihon quand Hayao Miyazaki l’invite à écrire pour Sherlock Hound. Après ses études, Katabuchi rejoint Telecom Animation Film, participe à la production chaotique de Little Nemo: Adventures in Slumberland, puis est détaché au Studio Ghibli en 1989 pour travailler sur Kiki la petite sorcière. Il ne devait pas en être l’assistant — il devait en être le réalisateur. Mais les investisseurs exigent un film signé Miyazaki. Katabuchi, selon Animation World Network, se retire sans amertume. Il a vingt-neuf ans.
De Sherlock Hound à Black Lagoon : un parcours imprévisible
Ce qui suit est l’un des itinéraires les plus singuliers de l’animation japonaise. Katabuchi rejoint le Studio 4°C en 1992, où il développe Princess Arete (2001) — un conte féministe sur une princesse qui refuse d’être sauvée, adapté d’un livre britannique de Diana Coles. Il passe ensuite chez Madhouse, où il réalise Mai Mai Miracle (2009), un film sur l’enfance dans le Japon rural des années 1950, et — dans un virage que personne n’avait vu venir — dirige Black Lagoon (2006), une série d’action violente avec des mercenaires en Thaïlande. Quand on lui fait remarquer l’écart entre ces œuvres, Katabuchi répond que toutes racontent la même chose : des personnages qui cherchent leur propre valeur dans un monde hostile.

C’est Masao Maruyama — fondateur de MAPPA, l’homme qui avait produit Redline chez Madhouse avant la chute du studio — qui rend possible Dans un recoin de ce monde. Maruyama est crédité comme « planificateur » du film. MAPPA assure la production avec le soutien de GENCO (la société de Tarō Maki, producteur de Millennium Actress et Sword Art Online). Mais les financements classiques refusent tous le projet. Un film d’animation sur le quotidien d’une jeune femme à Hiroshima pendant la guerre, sans scènes de combat spectaculaires, sans robot géant, sans romance adolescente ? Aucun studio ne veut prendre le risque.
3 374 donateurs et un plan de bataille : comment le crowdfunding a sauvé le film
Le projet est annoncé en août 2012. Trois ans plus tard, rien n’a bougé. En mars 2015, MAPPA et GENCO lancent une campagne de crowdfunding sur la plateforme japonaise Makuake avec un objectif de 20 millions de yens (environ 165 000 dollars). L’idée n’est pas de financer le film entier — comme le précise The Conversation, l’argent doit servir à produire un pilote capable de convaincre les investisseurs traditionnels. La campagne explose : 3 374 contributeurs, un montant de 39 millions de yens — record japonais du crowdfunding à l’époque, presque le double de l’objectif. Le budget final du film atteindra environ 2,5 millions de dollars.
En novembre 2016, après la sortie du film, une seconde campagne est lancée pour envoyer Katabuchi assister aux projections internationales. L’objectif de 10 millions de yens est atteint en onze heures. Katabuchi veut voir comment des spectateurs étrangers reçoivent un film sur le statut du Japon comme seul pays victime de l’arme nucléaire — et ramener ces réactions au Japon.
Reconstituer Hiroshima plan par plan : la méthode obsessionnelle de Katabuchi
La singularité de Dans un recoin de ce monde ne tient pas à son sujet — le quotidien pendant la guerre, Takahata l’avait traité dans Le Tombeau des lucioles — mais à sa méthode. Katabuchi n’a pas « fait des recherches ». Il a mené une enquête archéologique.
Dans un entretien avec Animation World Network, le réalisateur explique sa démarche : « Je ne voulais pas m’appuyer sur les témoignages de première main, parce qu’après 70 ans, les souvenirs se déforment. Je voulais mener mes entretiens après être devenu moi-même un expert de l’époque. » Son équipe a collecté des cartes d’époque, des photographies aériennes, des annuaires téléphoniques pour identifier les commerces, des livres de droit pour comprendre la société de l’époque, et des journaux intimes dont les détails oubliés constituaient une mine d’informations. Certains plans ont nécessité plus de vingt révisions. Un bâtiment manquant sur les photos a été reconstitué grâce à une habitante qui se souvenait de la rambarde devant la boutique — un détail absent du manga original de Fumiyo Kōno, ajouté dans le film grâce à cette mémoire vivante.

Le character designer Hidenori Matsubara (Ah! My Goddess, Sakura Wars) et l’assistante réalisatrice Chie Uratani — l’épouse de Katabuchi, vétérane de Tekkonkinkreet et Black Lagoon — supervisent une animation à l’aquarelle qui fait écho à l’art de Suzu. Les arrière-plans, peints à la main sur papier, reproduisent un Hiroshima disparu avec une précision documentaire. Comme le note IndieWire, « beaucoup des animatrices clés étaient des femmes, et cette perspective a infusé Suzu d’une nuance et d’une crédibilité » remarquables — Katabuchi cite l’exemple du contact physique, omniprésent avant le mariage de Suzu et qui disparaît brutalement après.
Analyse de Dans un recoin de ce monde : perdre sa main droite, garder le monde
Suzu Urano naît en 1926 à Eba, un quartier de pêcheurs près d’Hiroshima. Elle dessine. Elle rêve. Elle est « tête en l’air » — expression que le film utilise avec une tendresse qui deviendra déchirante. En 1944, à dix-huit ans, elle épouse par arrangement Shūsaku Hōjō, un fonctionnaire de la cour martiale de Kure, le grand port militaire à vingt-cinq kilomètres d’Hiroshima. Elle s’installe dans la belle-famille. Elle cuisine. Elle coud. Elle invente des recettes avec presque rien quand le rationnement se durcit. Les bombardements commencent.
Le film consacre sa première heure à ce quotidien — et c’est un choix radical. Pas de suspense, pas de montée dramatique classique. Juste le tissu d’une vie ordinaire, filmé avec une attention presque ethnographique. Le spectateur sait ce qui vient. Suzu ne le sait pas. Cette asymétrie — le public regarde une ville condamnée dont les habitants ignorent le sort — crée une tension sourde, unique dans le cinéma d’animation.
Explication de la fin : le 6 août 1945 et l’enfant orpheline
Le drame frappe avant la bombe. En juin 1945, une bombe à retardement explose près de Suzu : elle perd sa main droite — celle qui dessine — et sa nièce Harumi, cinq ans, meurt dans l’explosion. Suzu sombre. Elle veut rentrer à Hiroshima, retrouver sa famille. Mais un rendez-vous médical retarde son départ. Le matin du 6 août, elle aperçoit un éclair blanc depuis Kure. Le champignon s’élève. La radio ne fonctionne plus. Sa mère est probablement morte sur le coup. Son père meurt quelques mois plus tard, irradié. Sa sœur Sumi est gravement malade.
La fin du film est l’une des plus nuancées du cinéma de guerre. Quand l’Empereur annonce la capitulation, Suzu ne ressent pas le soulagement : elle ressent la colère. « Je voulais me battre jusqu’au bout », dit-elle — un moment troublant où le film refuse de transformer ses personnages en symboles pacifistes rétroactifs. Suzu a intériorisé la propagande. Elle doit la désapprendre. Ce moment est l’un des plus courageux du cinéma d’animation japonais sur la guerre, parce qu’il refuse l’angélisme rétrospectif. Katabuchi ne transforme pas Suzu en pacifiste — il montre une femme ordinaire qui a cru ce qu’on lui disait, comme des millions d’autres. Le manga original de Fumiyo Kōno allait plus loin encore : dans une scène où Suzu aperçoit un drapeau coréen après la capitulation, elle prend conscience que le Japon n’était pas seulement victime mais aussi occupant. Le film atténue ce passage — un choix qui a suscité un débat au Japon, certains critiques reprochant à Katabuchi de ménager le confort du spectateur japonais. Mais cette tension entre victimisation et responsabilité est précisément ce qui donne au film sa densité : Dans un recoin de ce monde ne dit pas que les Japonais étaient innocents, il dit qu’ils étaient humains — c’est-à-dire capables de cuisiner pour leur famille le matin et de soutenir un empire militariste l’après-midi, sans percevoir la contradiction.
Ce n’est qu’en adoptant une orpheline trouvée dans les ruines d’Hiroshima — une enfant qui a tout perdu — que Suzu retrouve une raison de vivre. La phrase qui clôt le film, « This Story Has Never Ended », résonne comme un écho direct de Mind Game : l’histoire continue, toujours, dans un recoin ou un autre de ce monde.
Ni Le Tombeau des lucioles ni Le Vent se lève : la place singulière du film
La comparaison avec Le Tombeau des lucioles de Takahata est inévitable mais trompeuse. Takahata montrait la mort — frontale, insoutenable, accusatrice. Katabuchi montre la survie, et ce qu’elle coûte à ceux qui restent. Le vrai dialogue du film se joue avec trois autres œuvres. Le Vent se lève de Miyazaki (2013) partage le même territoire : un créateur (une dessinatrice, un ingénieur) qui vit dans le Japon en guerre sans en comprendre pleinement les enjeux — mais là où Miyazaki adopte le point de vue d’un homme de l’élite technique, Katabuchi choisit celui d’une femme ordinaire de la campagne. Souvenirs goutte à goutte (Only Yesterday, 1991) de Takahata est peut-être le parent le plus proche : même attention au quotidien féminin, même refus du spectaculaire, même conviction que les gestes les plus banals — éplucher des légumes, se coiffer, marcher sous la pluie — contiennent toute la matière d’un film. Et Mai Mai Miracle (2009), le propre film de Katabuchi, annonçait déjà tout : la reconstitution historique maniaque, le regard d’enfant sur un monde en mutation, le Japon rural comme théâtre intime de transformations profondes.
Kotringo et l’art de la douceur : quand la musique refuse de dramatiser la guerre

La bande originale est composée par Kotringo — chanteuse, pianiste et compositrice japonaise découverte par Ryuichi Sakamoto en 2006. Son style — piano délicat, voix douce, mélodies volontairement simples — est l’exact opposé de ce qu’on attendrait d’un film de guerre. Katabuchi avait déjà travaillé avec elle sur la chanson thème de Mai Mai Miracle. Pour Dans un recoin de ce monde, Kotringo compose une partition qui enveloppe le quotidien de Suzu sans jamais le dramatiser. La musique accompagne les lessives, les repas, les promenades — elle ne souligne pas la tragédie, elle souligne la normalité qui sera détruite. Quand les bombardements arrivent, la musique se retire.
63 salles, 2,5 milliards de yens : le phénomène commercial face à Your Name

Dans un recoin de ce monde sort au Japon le 12 novembre 2016 — trois mois après Your Name de Makoto Shinkai, qui domine le box-office et deviendra le plus gros succès de l’animation japonaise à l’époque. Le film de Katabuchi ouvre dans 63 salles seulement. Le premier week-end rapporte 47 millions de yens — dixième place. Mais les salles affichent complet. Le bouche-à-oreille explose. De semaine en semaine, la distribution s’élargit : 63 salles deviennent 100, puis 200, puis plus de 300. En 19 semaines, le film atteint 2,5 milliards de yens (environ 20 millions de dollars) et 1,9 million d’entrées.
Le Japan Times publie une analyse révélatrice : une enquête du Fields Research Institute montre que Your Name a été porté par les adolescents (plus de 30% d’achat de billets chez les moins de vingt ans), tandis que Dans un recoin de ce monde a attiré une majorité de spectateurs âgés — des personnes qui avaient vécu la guerre ou dont les parents l’avaient vécue. Deux phénomènes d’animation japonaise en 2016, portés par deux publics diamétralement opposés.
Le palmarès est exceptionnel. Le film remporte le Japan Academy Prize du meilleur film d’animation (2017), le Prix du jury au Festival d’Annecy (2017), et Katabuchi devient le premier réalisateur d’animation à recevoir le Blue Ribbon Award du meilleur réalisateur et le Kinema Junpo Award du meilleur réalisateur — deux distinctions historiquement réservées au cinéma en prises de vue réelles. Sur Rotten Tomatoes, le film affiche 97% (74 critiques). La Fondation Kikuchi Kan décerne son prix à toute l’équipe du film, donateurs du crowdfunding inclus.
En France, le film sort le 6 septembre 2017, distribué par Septième Factory. La presse est unanime : 4,2/5 sur AlloCiné. Libération salue « la splendeur du film », Les Cahiers du cinéma notent sa « délicatesse rare ».
La version longue de 2019, le prochain film et l’héritage de Katabuchi
Le 20 décembre 2019, Katabuchi sort Dans un recoin (et d’autres recoins) de ce monde (この世界の(さらにいくつもの)片隅に), une version longue de 2h48 — ex-aequo avec le film chinois Chang’an (2023) comme plus long film d’animation jamais sorti au cinéma. La version étendue développe notamment la relation entre Suzu et Rin Shiraki, une courtisane du quartier rouge de Kure, ainsi que les difficultés conjugales du couple — des éléments présents dans le manga de Fumiyo Kōno mais coupés de la version originale.
Katabuchi travaille actuellement sur The Mourning Children (en japonais : Tsurubami-iro no Nagiko-tachi), un film situé dans le Japon du Xe siècle autour de Sei Shōnagon et du Makura no Sōshi. Le directeur de l’animation sera Masashi Ando — vétéran du Studio Ghibli et de Satoshi Kon, réalisateur de The Deer King — que Katabuchi a brièvement formé à Ghibli après Kiki et avec qui il rêvait de travailler depuis trente ans.
Dans un recoin de ce monde en streaming en 2026 : où voir le film aujourd’hui
En 2026, Dans un recoin de ce monde est disponible en France sur ADN (Anime Digital Network) et à l’achat numérique sur les plateformes habituelles. Le Blu-ray Septième Factory reste l’édition de référence pour le marché français. Aux États-Unis, le film est distribué par Shout! Factory et Funimation, disponible sur plusieurs plateformes de streaming. Le manga original de Fumiyo Kōno est publié en France par Kana.
Bande-annonce officielle
🇯🇵 Casting VO (Seiyuu)
Équipe technique
Notre avis
Points forts
- Reconstitution historique d'une précision archéologique — chaque bâtiment, chaque rue d'Hiroshima vérifiée
- Suzu : l'un des personnages féminins les plus nuancés de l'animation japonaise
- Narration par le quotidien — le film montre ce que la guerre détruit en montrant d'abord ce qui existait
- La scène du 6 août : retenue, dévastatrice, sans complaisance
- Premier réalisateur d'animation à remporter le Blue Ribbon et le Kinema Junpo du meilleur réalisateur
- Crowdfunding record au Japon — un modèle de production indépendante
Points faibles
- Première heure au rythme lent — le choix du quotidien peut dérouter les spectateurs habitués aux drames de guerre classiques
- Comparaison inévitable avec Le Tombeau des lucioles — certains trouveront le film moins percutant émotionnellement
- Style graphique volontairement enfantin qui peut sembler en décalage avec la gravité du sujet
Verdict
Le film qui a reconstruit Hiroshima pour mieux montrer ce qu'on y a perdu
Dans un recoin de ce monde est un film qui ne ressemble à rien dans le paysage de l'animation de guerre. Là où Le Tombeau des lucioles montrait la mort, Katabuchi montre la vie — les repas, les lessives, les dessins au crayon, les disputes familiales, les moments de grâce entre deux alertes aériennes. Et quand cette vie est détruite — par une bombe à retardement, par un champignon atomique, par la reddition d'un empire — la perte est d'autant plus insoutenable que le spectateur sait exactement ce qui a été détruit. Sunao Katabuchi a passé des années à reconstituer un Hiroshima disparu avec une précision de conservateur de musée, pour le seul plaisir de le rendre vivant avant de le faire disparaître sous nos yeux. C'est un acte de mémoire autant qu'un acte de cinéma.
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