Tu connais forcément quelqu’un qui te dit « moi, j’regardais NoLife avant que ce soit cool ». Et il a probablement raison, parce que cette chaîne a fait de la télé de geek avant même que le mot « streamer » existe. Pendant onze ans, du 1er juin 2007 au 30 avril 2018, une bande de passionnés a prouvé qu’on pouvait faire de la vraie télévision avec trois bouts de ficelle, beaucoup de passion, et un budget mensuel de… 1 000 euros. Oui, mille balles. Le prix d’un écran gaming correct aujourd’hui.

Retour sur l’histoire d’une chaîne qui a tout inventé avant tout le monde, et dont l’ADN coule encore dans les veines de YouTube France.

Red Fromage, les Bitoman et la préhistoire de NoLife

De gauche à droite : Alex Pilot, Sébastien Ruchet, Yves Breem, Moguri, Thierry Falcoz et Jean-Sébastien Brugalat — Podcast MO5.COM #35, juillet 2016
De gauche à droite : Alex Pilot, Sébastien Ruchet, Yves Breem, Moguri, Thierry Falcoz et Jean-Sébastien Brugalat — Podcast MO5.COM #35, juillet 2016

Pour comprendre NoLife, il faut remonter aux années 90, dans les conventions de fans d’animation japonaise. C’est là que deux passionnés se croisent pour la première fois : Sébastien Ruchet et Alex Pilot.

Alex Pilot, né en 1974 à Clermont-Ferrand, est un cas à part. Dès 1994, alors qu’il est encore étudiant à l’ESRA de Nice, il monte la série Bitoman avec deux magnétoscopes VHS. Oui, deux magnétoscopes. Pas de logiciel de montage, pas de Final Cut, juste du bidouillage de génie. Les cinq premiers épisodes sont projetés en « off » lors de la Convention de l’imaginaire de 1995 au lycée Camille-Sée à Paris. Le succès est immédiat auprès des fans.

De son côté, Sébastien Ruchet, informaticien de formation né en 1976 à Aix-en-Provence, écrit pour le magazine AnimeLand et participe activement aux conventions. Il parle japonais couramment, ce qui n’est pas anodin pour la suite.

En 1999, les deux compères se retrouvent sur un projet complètement dingue : France Five, le premier sentai français. Pour ceux qui ont grandi avec les Power Rangers, imaginez la même chose, mais avec des héros nommés Red Fromage, Black Beaujolais, Blue Accordéon, Yellow Baguette et Pink à la Mode. Sébastien Ruchet incarne Red Fromage, le leader de l’équipe. Le projet amateur est diffusé sur Game One, puis voyage jusqu’au Japon où il est très médiatisé.

C’est ce duo, complété par leurs réseaux respectifs construits pendant une décennie, qui va donner naissance à NoLife.

2007 : Une chaîne naît avec 100 000 euros et un culot monstre

En 2003, Alex et Seb fondent Pocket Shami, une société de production audiovisuelle. Ils réalisent des documentaires pour Game One, des bonus DVD (notamment le making-of d’Oban Star Racers), et travaillent même avec le mythique Studio Ghibli. Mais vendre des programmes sur le Japon et le jeu vidéo, c’est galère. Le marché de niche, ça paye mal.

En 2006, ils découvrent que les nouveaux réseaux ADSL permettent de créer des chaînes de télé à bas coût. L’idée germe : pourquoi se faire recaler par les grandes chaînes quand on peut créer la sienne ?

Avec 100 000 euros récoltés auprès de proches (oui, du love money, comme une startup), ils créent Nolife SA début 2007. L’autorisation d’émettre est donnée le 28 avril 2007, après des retards administratifs. Le 1er juin 2007 à 21h, sur le canal 32 des Freebox, la chaîne commence à émettre.

Alex Pilot racontera plus tard avoir fait une « petite crise d’angoisse » le soir du lancement. Le truc avec une chaîne de télé, c’est qu’elle ne s’arrête jamais. « C’est comme un train lancé à toute allure devant lequel il faut poser les rails », dira-t-il en citant Peter Jackson.

Le premier clip diffusé sur l’antenne ? Heavenly Star de Genki Rockets. Retiens bien ce titre, on y reviendra.

101% : le magazine quotidien qui ne ressemble à rien d’autre

Le programme phare de NoLife, c’est 101%, le magazine quotidien diffusé du lundi au vendredi à 19h. Un nom qui dépasse volontairement les 100%, parce que la team ne fait jamais les choses à moitié.

L’émission est présentée par Davy Mourier, Benoît Legrand et d’autres présentateurs au fil des saisons. Mais le truc de génie, c’est le concept du vendredi : « Le vendredi, c’est n’importe qui. » Ce jour-là, la présentation est confiée à un invité surprise. Des groupes de J-Rock comme The Studs ou GARI, des artistes japonais de passage, des membres du staff, ou même Warduke, le personnage de France Five.

Le générique de 101% ? Composé par Akira Yamaoka, le créateur des musiques de Silent Hill. Oui, le mec qui a traumatisé des millions de joueurs avec les ambiances glauques de Pyramid Head a composé le jingle d’une émission quotidienne française. Le monde est petit, et NoLife avait un carnet d’adresses en béton armé grâce aux années passées au Japon.

Chez Marcus : le test de jeu vidéo réinventé

NoLife - Chez Marcus
NoLife – Chez Marcus

Marcus (Marc Lacombe), c’est le mec qui t’ouvre la porte de chez lui pour te montrer le dernier jeu auquel il joue. Littéralement. L’émission Chez Marcus commence par Alex Pilot qui sonne à la porte, Marcus qui ouvre, et hop, on est dans son salon devant son vidéoprojecteur.

Le concept reprend les grandes lignes de Level One, que Marcus présentait sur Game One de 1998 à 2002. Mais ici, c’est du sans filet. Il joue sans montage, en temps réel, pendant une vingtaine de minutes. Tu vois tout : les fails, les victoires, les moments de grâce. C’est l’ancêtre du Let’s Play moderne, bien avant que PewDiePie ne devienne milliardaire avec le même concept.

Pour la 100e émission en décembre 2009, Marcus organise un faux concert avec le groupe AC/DçU (oui, AC/DC avec un cédille). Lui, Mathias Lavorel et Mathieu Rochefeuille jouent à Rock Band AC/DC sur PlayStation 3 en live, avec tout le staff déguisé en fans de hard-rock. Un making-of parodique présente l’histoire du groupe, avec Alex Pilot dans le rôle de « Biscotte ». Du grand n’importe quoi, comme on l’aime.

Le vendredi 13 juin 2008 : le canular qui a changé la donne

À 19h42, Sébastien Ruchet apparaît à l’écran et annonce officiellement la fin de la chaîne. Problèmes financiers, impossible de passer sur le câble, pas de mesures Médiamétrie, donc pas de pub, donc pas d’argent.

L’annonce est suivie d’un making-of retraçant l’histoire de la chaîne. Puis l’écran se fige, imitant un écran titre de borne d’arcade. Game over.

Sauf qu’au bout de quelques secondes, un son de pièce insérée dans la machine se fait entendre. CREDIT 1. La partie reprend.

La chaîne annonce alors qu’Ankama (les créateurs de Dofus, qui comptait alors plus de 7 millions de joueurs) entre dans le capital de NoLife. Alex Pilot résume la situation d’une phrase : « Ankama sauve NoLife, ni plus ni moins. »

Anthony « Tot » Roux, le boss d’Ankama, expliquera plus tard : « J’ai l’impression de me revoir, il y a huit ans, quand je rencontre leur équipe. À cette époque, nous avons failli fermer notre boîte, cela s’est joué à rien du tout. J’aurais été bien content que quelqu’un vienne me dire : ‘Tu as une volonté de fer, tu as la niaque, je me reconnais en toi.’ »

En avril 2009, NoLife déménage dans les locaux parisiens d’Ankama. La chaîne qui tournait dans des locaux « très petits et exigus » peut enfin respirer.

L’incubateur de talents : de Monsieur Poulpe à Noob

NoLife, c’était aussi une pépinière de créateurs qui allaient exploser sur le web. Parmi les anciens de la chaîne : Benzaie, Davy Mourier, Geneviève Doang, Martial Le Minoux, Monsieur Poulpe, Slimane-Baptiste Berhoun

Monsieur Poulpe anime dès le début l’émission Mange Mon Geek, où il prépare des recettes dans son appart. Il co-crée ensuite Nerdz avec Davy Mourier et Didier Richard, une série sur un gamer qui prend des colocs pour qu’ils remplissent le frigo pendant qu’il joue toute la journée. Plus tard, il partira sur Canal+.

Davy Mourier, c’est l’homme-orchestre : animateur, graphiste (il a créé le premier logo de la chaîne), rédacteur en chef du pôle anime/manga. Il lancera ensuite Le Golden Show avec Monsieur Poulpe, puis La Petite Mort en BD, et deviendra une figure majeure de la culture geek française.

Mais le vrai miracle, ce sont les webséries.

Noob, Flander’s Company, Le Visiteur du Futur : la révolution des formats courts

Florent Dorin, Enya Baroux, Arnaud Ducret et Raphaël Descraques dans Le Visiteur du Futur (2022)

En novembre 2008, une websérie débarque sur NoLife : Noob, créée par Fabien Fournier, un Toulonnais qui rêvait de faire une fiction sur les MMORPG. Le pitch ? La guilde Noob, la pire guilde du jeu Horizon, composée de joueurs niveau zéro qui tentent désespérément d’atteindre le niveau 100.

Les premiers épisodes sont tournés avec trois fois rien. Mais Fabien avait compris un truc : les fans de jeux vidéo en ligne sont une communauté soudée, prête à soutenir ce qu’elle aime.

En 2013, quand l’équipe lance un financement participatif pour un film, elle demande 35 000 euros. Le palier est atteint en 15 heures. Au final ? 681 031 euros récoltés, de quoi faire une trilogie entière. En 2017, rebelote pour un jeu vidéo : 1 246 852 euros, premier financement participatif européen à dépasser le million. En 2014, Noob remporte le Streamy Award de la meilleure websérie internationale à Hollywood.

Fabien Fournier dira avoir été inspiré par Alex Pilot et les Bitoman. La boucle est bouclée.

Flander’s Company, créée par Ruddy Pomarede en janvier 2008, parodie l’univers des super-héros : une entreprise qui recrute et forme des super-vilains. Les locaux d’AnimeLand servent de décor, et la série accumule les références aux comics et aux mangas.

Le Visiteur du Futur de François Descraques arrive sur NoLife en avril 2010. Un mec débarque de l’an 2550 pour empêcher un jeune de jeter une canette. La série explosera ensuite, sera produite par Ankama et France Télévisions, et deviendra un film en 2022.

Ces trois séries ont prouvé qu’on pouvait faire de la fiction de qualité avec des budgets ridicules, du talent, et une communauté engagée. Le modèle que YouTube exploitera à fond quelques années plus tard.

2011 : Médiamétrie, enfin !

Le 8 mars 2011, les premiers résultats complets d’audience de NoLife tombent. Et c’est la claque : la chaîne fait partie des 10 premières chaînes sur les 15-34 ans, et se classe quatrième sur les 25-34 ans. Tout ça alors que les autres chaînes mesurées émettent à la fois sur le câble, le satellite ET l’ADSL.

Le même jour, NoLife rejoint France Télévisions Publicité, une des plus grosses régies de France. Les premières pubs « normales » arrivent le 2 mai 2011. Après quatre ans de galère, la chaîne peut enfin respirer financièrement.

En 2013, la HD débarque. En 2014, après plus de six ans d’attente, NoLife arrive sur Numericable. La chaîne prend de l’ampleur.

2014-2018 : la descente et le mode zombie

La crise publicitaire de 2014-2015 frappe fort. Les revenus chutent. En septembre 2015, NoLife est placée en redressement judiciaire. Un an plus tard, l’équipe jeux vidéo est licenciée. Les journalistes JV de la chaîne partent.

Malgré tout, la chaîne tient. Elle sort du redressement à l’été 2017 et entre en plan de continuation. Mais les investisseurs ne suivent pas.

Le 1er avril 2018, Davy Mourier présente 101% et annonce que NoLife est sauvée, que tout va bien, qu’ils vont s’installer dans les beaux quartiers de Paris. Puis il lâche : « Tout ce que je viens de dire, c’est un poisson d’avril. On ferme le 8. »

Le 8 avril 2018, la soirée d’adieu s’appelle The End of [N]olife, en référence à la fin E de Nier: Automata. Le dernier épisode de Chez Marcus est diffusé. Les anciens animateurs se succèdent. Davy Mourier, Sébastien Ruchet et Alex Pilot présentent une rétrospective antéchronologique de la chaîne.

À l’issue de l’émission, le clip de Heavenly Star de Genki Rockets est diffusé. Le même clip qu’au premier jour. Le cercle se referme.

Puis le générique de fin, inspiré de Nier: Automata : un shoot-em-up où le joueur tire sur les noms des programmes de la chaîne, accompagné des messages de soutien des téléspectateurs. Le 30 avril 2018 à 17h52, le stream Twitch s’arrête. Cyril Lambin, le directeur technique, présente les logiciels internes utilisés à NoLife. Fin définitive.

Le dernier slogan de la chaîne ? « C’était mieux avant, quand c’était vivant. »

L’héritage : ce que NoLife a inventé avant tout le monde

Quand tu regardes un Joueur du Grenier, un Hard Corner de Benzaie, ou n’importe quel streamer gaming sur Twitch, tu regardes les héritiers de NoLife. La chaîne a prouvé plusieurs choses :

  1. La télé de niche peut exister avec un budget ridicule si la passion est là
  2. Les webséries françaises peuvent rivaliser avec les productions américaines
  3. Le financement participatif fonctionne quand la communauté est engagée
  4. La culture geek n’est pas un sous-genre mais un marché à part entière

Alex Pilot avait inspiré Fabien Fournier (Noob), qui avait inspiré les records de crowdfunding. Benzaie avait travaillé avec le Docteur Lakav de NoLife avant de lancer le Hard Corner. François Descraques (Le Visiteur du Futur) citait Nerdz et Flander’s Company comme influences.

Le livre Nolife Story (308 pages, Omake Books, 2013) de Florent Gorges raconte cette aventure avec plus de 20 intervenants et des centaines d’anecdotes.

2024-2025 : les cendres qui refusent de s’éteindre

En mai 2024, comme débloqué lors d’une campagne participative d’Origami, un nouvel épisode de 101% est diffusé sur Twitch avec Alex Pilot. L’émission dure plus d’une heure et atteint un pic de 1 575 viewers simultanés. En mai 2025, un autre 101% est diffusé sur la chaîne Twitch d’Origami.

La chaîne est morte. L’esprit, non.

Ce qu’il faut retenir

NoLife, c’était onze ans de télévision impossible. Une chaîne qui a survécu au vendredi 13, au redressement judiciaire, à la crise publicitaire, et qui n’a cédé que faute d’investisseurs. Une chaîne où le compositeur de Silent Hill faisait les jingles, où le PDG jouait Red Fromage en collants, où un faux concert de Rock Band célébrait la 100e émission.

« Au lieu de tenir juste six mois, on est en 2018, on a fait onze ans, et on peut être satisfaits de ce que nous avons fait », disait Sébastien Ruchet lors de la soirée d’adieu.

Onze ans. 1 000 euros de budget mensuel au départ. Trois records européens de crowdfunding grâce aux séries lancées sur la chaîne. Un Streamy Award. Des dizaines de créateurs lancés. Une culture geek française structurée.

Tu peux éteindre une chaîne. Tu ne peux pas éteindre ce qu’elle a allumé.