En octobre 2024, le clip de « Smooth Criminal » franchit le cap du milliard de vues sur YouTube. Michael Jackson devient le seul artiste du XXe siècle à posséder cinq vidéos dépassant ce seuil. Trente-six ans après sa création, cette séquence de danse dans un club clandestin des années 1930 continue de fasciner des millions de spectateurs qui n’étaient pas nés à sa sortie. L’histoire de cette vidéo — et du film qui l’entoure — est celle d’une ambition démesurée, d’innovations techniques qui ont généré des brevets, et d’un moment charnière dans l’histoire de la culture pop.

Moonwalker n’est pas un film. Ce n’est pas non plus une compilation de clips. C’est autre chose — un hybride singulier qui refuse obstinément toute catégorisation. Variety, à sa sortie, résume la perplexité générale : le film « semble ne pas savoir ce qu’il est censé être ». C’est à la fois le problème et, paradoxalement, tout l’intérêt de l’entreprise. Car Moonwalker est peut-être le seul document audiovisuel qui capture Michael Jackson dans toute sa complexité — artiste visionnaire et enfant perpétuel, innovateur technique et mégalomane assumé, icône mondiale et homme qui fuit le monde.

1988 : L’apogée et ses fissures

Pour comprendre Moonwalker, il faut d’abord comprendre où en est Jackson à ce moment précis de sa trajectoire. Nous sommes en pleine ère Bad. L’album, sorti en août 1987, est en train de générer un record historique : cinq singles numéro un consécutifs au Billboard Hot 100 (« I Just Can’t Stop Loving You », « Bad », « The Way You Make Me Feel », « Man in the Mirror », « Dirty Diana »). Aucun artiste n’a jamais fait ça. « Smooth Criminal », septième single de l’album, culminera au #7 — le premier à ne pas atteindre la première place. Le Bad World Tour, sa première tournée solo, remplit les stades du monde entier.

Mais quelque chose a changé depuis Thriller. L’image publique de Jackson commence à se fragmenter. Les tabloids britanniques l’ont rebaptisé « Wacko Jacko » — un surnom qu’il déteste viscéralement. Les rumeurs absurdes s’accumulent : il dormirait dans un caisson hyperbare, il aurait tenté d’acheter le squelette de Joseph Merrick (« ElephantMan »), et il blanchirait sa peau artificiellement. Certaines de ces histoires ont été plantées par son propre entourage dans une stratégie de mystification qui se retourne contre lui.

Moonwalker naît de cette tension. C’est simultanément une célébration de sa puissance artistique et un cri de détresse face à l’acharnement médiatique. Le segment Leave Me Alone, qui remportera le Grammy du meilleur clip vidéo en 1990 — le seul Grammy que Jackson gagnera pour l’album Bad — transforme sa vie en parc d’attractions cauchemardesque où des scalpels poursuivent des nez et où les gros titres de tabloïds forment les rails de montagnes russes.

Genèse d’un projet hybride

Le projet démarre comme quelque chose de beaucoup plus simple. À l’origine, Jackson veut créer un long métrage musical qui accompagnerait la sortie de Bad — prévu initialement pour la même date. Le film devait s’appeler Chicago Nights — un indice sur la direction artistique envisagée. Mais les ambitions de Jackson, comme toujours, dépassent rapidement le cadre initial.

Le tournage du segment central, Smooth Criminal, s’étend sur dix-huit semaines entre mi-février et avril 1987 aux Culver Studios et dans les studios Universal — une durée délirante pour ce qui devait être un clip vidéo. Colin Chilvers, le réalisateur recruté pour cette pièce maîtresse, raconte dans une interview de 2019 : « Ce qui avait commencé comme un clip est devenu un film de 42 minutes qui a pris près de deux ans à produire. » Chilvers est décédé en novembre 2024, à 79 ans — son nom figure dans la section « In Memoriam » de la 97e cérémonie des Oscars.

Colin Chilvers

Chilvers n’est pas n’importe qui. C’est l’homme qui a fait voler Christopher Reeve dans Superman (1978), un exploit technique qui lui a valu un Oscar des effets spéciaux — une récompense spéciale créée pour l’occasion. Il a également travaillé sur The Rocky Horror Picture Show (1975) et Condorman (1981). Jackson le choisit précisément pour cette raison : il veut quelqu’un capable de rendre possible l’impossible.

Le concept initial de Smooth Criminal était un western. Jackson et Chilvers regardent ensemble Le Parrain, puis Le Troisième Homme de Carol Reed. Le film noir des années 1940 les séduit. « J’ai montré à Michael un film qui correspondait au thème de la pièce, Le Troisième Homme », explique Chilvers à Rolling Stone. « Il a adoré ce look film-noir, et nous l’avons utilisé pour que le directeur de la photographie éclaire de manière similaire. »

L’hommage à Fred Astaire et la bénédiction d’Hermes Pan

Le costume blanc, le fedora, les guêtres — tout est un hommage délibéré à Fred Astaire dans « The Girl Hunt Ballet » du film The Band Wagon (1953), réalisé par Vincente Minnelli. Cette séquence de dix minutes où Astaire, en détective privé, affronte des gangsters et danse avec Cyd Charisse dans un club enfumé est considérée comme l’un des moments les plus marquants de l’histoire de la danse au cinéma. La chorégraphie originale était signée Michael Kidd.

L’hommage de Jackson est si précis qu’Hermes Pan, le légendaire chorégraphe qui avait travaillé avec Astaire pendant des décennies (et remporté un Oscar pour Un Américain à Paris), visite le plateau pendant le tournage. Sa réaction, rapportée par Chilvers : « Fred aurait été très heureux et fier d’avoir inspiré une personne aussi merveilleuse. » La visite est d’autant plus poignante qu’Astaire meurt le 22 juin 1987, quelques semaines après le tournage, sans jamais voir le résultat final.

Pour Jackson, cette connexion avec l’âge d’or d’Hollywood était essentielle. Dans son autobiographie Moonwalk, il raconte sa rencontre avec Astaire après sa performance de « Billie Jean » au Motown 25 en 1983. Astaire lui aurait dit : « Tu es un danseur en colère. Je suis pareil. Je faisais la même chose avec ma canne. » Lin-Manuel Miranda, créateur de Hamilton, cite The Band Wagon comme l’une de ses influences majeures et reconnaît ouvertement que « tout Smooth Criminal est inspiré par ce ballet-polar qui constitue le dernier tiers de The Band Wagon. »

L’échec américain : quand l’ego tue la distribution

Voici un fait que beaucoup ignorent : Moonwalker n’est jamais sorti en salles aux États-Unis. Le film a été projeté dans les cinémas du Japon (où il a fait sa première mondiale le 29 octobre 1988), d’Europe, d’Australie et d’Amérique du Sud, mais jamais dans le pays natal de Jackson.

La raison ? Frank DiLeo, le manager de Jackson et producteur exécutif du film, exige une part si importante des recettes que Warner Bros. annule purement et simplement la sortie de Noël 1988 prévue sur le territoire américain. Le film sort directement en VHS le 10 janvier 1989, via CMV Enterprises, au moment où le Bad World Tour se termine.

L’ironie est cruelle. Jackson, qui rêvait d’une carrière cinématographique depuis The Wiz en 1978, voit son projet le plus ambitieux — qu’il a autofinancé à hauteur de 22 millions de dollars — réduit au format vidéo domestique dans son propre pays. Mais le public américain ne boude pas pour autant : la VHS se vend à 800 000 exemplaires avant le 17 avril 1989 (certification RIAA 8× Platine) et reste numéro un du Billboard Video Chart pendant 22 semaines consécutives. Au Royaume-Uni, Moonwalker sera certifié neuf fois platine. Le box-office mondial combiné (sorties cinéma limitées + ventes vidéo) atteint environ 67 millions de dollars.

Anatomie d’une œuvre fragmentée

Moonwalker se compose de huit segments distincts, chacun avec sa propre logique, son propre réalisateur, son propre langage visuel. Cette structure anthologique est à la fois sa force et sa faiblesse : elle permet une variété esthétique remarquable mais empêche toute cohésion narrative. L’équipe technique comprend pas moins de cinq directeurs de la photographie différents, dont Frederick Elmes — le collaborateur de David Lynch sur Eraserhead, Blue Velvet et Wild at Heart.

« Man in the Mirror » : Le messianisme en ouverture

Le film s’ouvre sur des images du Bad World Tour, enregistrées lors du concert de Wembley le 16 juillet 1988. Jackson, couvert de sueur, hurle les paroles de « Man in the Mirror » devant 72 000 fans en délire. Le montage intercale son visage avec ceux de Gandhi, Martin Luther King, Mère Teresa, John Lennon. Le message est limpide : Jackson se place dans la lignée des figures qui ont changé le monde. Prétentieux ? Certainement. Mais révélateur de la façon dont il se percevait à ce moment de sa carrière.

« Badder » : La naissance d’une star et le tacle à Prince

Le segment « Badder » recrée le clip de « Bad » avec des enfants. Son origine est inattendue : Brandon Quintin Adams, alors âgé de 8 ans, avait été recruté pour jouer Zeke dans le segment « Smooth Criminal ». Après le tournage, Jackson l’appelle personnellement. Impressionné par ses talents de danseur, il lui propose de devenir le « mini-Michael » dans une réimagination du clip de « Bad » entièrement interprétée par des enfants.

Adams, qui jouera plus tard dans Les Petits Champions et The Sandlot, considère ce moment comme un tournant de sa carrière. Les fans attentifs notent un détail dans le segment : Bubbles, le chimpanzé de Jackson, porte un t-shirt à l’effigie de Prince. Le mini-Michael demande à ses agents : « Quoi, un t-shirt de Prince ?! » avant d’ordonner qu’on apporte une tarte à la banane au chimpanzé. Le message subliminal est clair — Jackson n’a pas oublié que Prince avait refusé de participer au clip original de « Bad », qui devait initialement être un duo entre les deux rivaux. Prince répondra dans la version longue de son clip « Partyman » (1989) en donnant une banane en carton à un chimpanzé portant un t-shirt Batman.

« Speed Demon » : Will Vinton, David Lynch et Portland, Oregon

Extrait du clip Speed Demon — Michael Jackson, 1989.

C’est ici que Moonwalker devient vraiment étrange. Le segment est réalisé par Will Vinton, le pionnier qui a inventé et breveté le terme « Claymation ». Vinton avait remporté l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation en 1975 pour Closed Mondays, créé les California Raisins pour Sun-Maid, le Noid de Domino’s Pizza, et travaillé sur Captain EO pour Disney. Il est décédé le 4 octobre 2018 après une bataille de douze ans contre un myélome multiple.

Le tournage a lieu à Portland, Oregon, près du studio de Vinton. Les images du Fremont Bridge et du centre-ville de Portland sont parfaitement reconnaissables pour les locaux. Jackson, déguisé en lapin géant nommé Spike, fuit une horde de fans en Claymation à travers les studios Universal. Il se transforme successivement en Sylvester Stallone, Tina Turner et Pee-wee Herman. La direction de la photographie des scènes en prises de vues réelles est assurée par Frederick Elmes — le même homme qui éclairait les cauchemars de David Lynch et les drames de John Cassavetes.

« Leave Me Alone » : Le chef-d’œuvre technique

Si un seul segment devait survivre à l’oubli, ce serait celui-ci. Réalisé par Jim Blashfield, « Leave Me Alone » est un tour de force d’animation expérimentale. Blashfield, connu pour ses clips avec Talking Heads et Peter Gabriel, utilise une technique d’une complexité folle : chaque image de Jackson est filmée en 35mm, puis découpée physiquement au cutter X-Acto et superposée sur des plaques de verre en couches multiples.

« Pour la plupart des réalisateurs, quand ils ont fini de filmer l’action live, c’est terminé », explique Blashfield dans une interview à Rolling Stone. « Nous, on venait juste de commencer. » Le tournage avec Jackson dure trois jours. La post-production, neuf mois. Une simple éclaboussure d’eau qui apparaît tout au long du clip prend des semaines à découper et animer — si longtemps qu’une seule version est réutilisée partout dans la vidéo.

Extrait du clip Speed Demon — Michael Jackson, 1989.

Le résultat est un parc d’attractions cauchemardesque où Jackson danse avec le squelette de « l’homme éléphant », où des scalpels poursuivent des nez, où Elizabeth Taylor est adorée dans des sanctuaires kitsch. C’est la réponse la plus cinglante et la plus créative que Jackson ait jamais donnée aux tabloïds. Le segment remporte le Grammy 1990, le MTV VMA des meilleurs effets spéciaux, et le Lion d’Or à Cannes.

« Smooth Criminal » : Le cœur du film

Et puis il y a Smooth Criminal. Quarante-deux minutes qui constituent le véritable film dans le film. Trois enfants — Sean (joué par Sean Lennon), Katie (Kellie Parker) et Zeke (Brandon Quintin Adams) — découvrent que le gangster Frankie « Mr. Big » LiDeo (Joe Pesci) veut inonder le monde de drogue en ciblant les enfants. Jackson devient leur protecteur, se transforme en voiture de sport, puis en robot géant, puis en vaisseau spatial pour vaincre le méchant.

Extrait du clip Smooth Criminal — Michael Jackson, 1989.

Sean Lennon : souvenirs de Neverland

Sean Lennon, 13 ans au moment du tournage et fils de John Lennon et Yoko Ono, connaissait Jackson depuis l’âge de 8 ans. Dans une interview de 2019, il décrit ses visites à Neverland : « C’était en partie Charlie et la Chocolaterie, en partie Docteur Dolittle. Bubbles [le chimpanzé] était habillé en dandy, on jouait aux jeux vidéo avec ce chimpanzé. » Il ajoute : « C’était le mec le plus cool que j’aie jamais rencontré. » En 2016, Lennon a même écrit une chanson intitulée « Bubbles Burst » qui évoque cette période.

Joe Pesci : le creux de la vague avant Goodfellas

Le nom du vilain, « Frankie LiDeo », est un anagramme à peine voilé de Frank DiLeo, le propre manager de Jackson. Coïncidence troublante : le personnage de Pesci s’appelle aussi Tommy DeVito — exactement comme le personnage qu’il incarnera dans Les Affranchis, qui lui vaudra l’Oscar du meilleur second rôle en 1991.

En 1988, Pesci traverse un creux de carrière. Après sa nomination aux Oscars pour Raging Bull (1980), il enchaîne les échecs : une sitcom oubliée (Half Nelson, 1985), des films mineurs (Man on Fire, 1987). Moonwalker arrive à un moment où sa trajectoire semblait compromise. Deux ans plus tard, Martin Scorsese lui offre le rôle qui relancera définitivement sa carrière.

Vincent Paterson et la fabrique de la danse

Backstage du clip Smooth Criminal — Michael Jackson et Vince Patterson, 1987.
Backstage du clip Smooth Criminal — Michael Jackson et Vince Patterson, 1987.

La séquence de danse au Club 30’s reste, objectivement, l’un des moments les plus spectaculaires jamais filmés. Vincent Paterson, le chorégraphe principal (qui avait joué le chef de gang dans « Beat It » et un zombie dans « Thriller »), raconte comment Jackson l’a appelé pour lui jouer une version instrumentale de la chanson, sans paroles, sans titre. « Il m’a dit : « Prends cette musique, écoute-la, et laisse-la te dire ce qu’elle veut être. » »

Paterson imagine initialement « dix gars en smoking ». Le concept évolue vers un club clandestin des années 1930. Les répétitions durent six semaines aux Culver Studios, où une scène a été construite avec un plancher en bois surélevé pour protéger les danseurs des blessures. Quarante-six danseurs participent au tournage final. Gregory Peck et Robert De Niro visitent le plateau pour observer les répétitions.

Paterson décrit le processus créatif de Jackson : « Michael restait debout devant le miroir pendant des heures pour perfectionner un seul mouvement. » Lors des visionnages quotidiens des rushes, Jackson répétait invariablement : « On peut faire mieux que ça. » Paterson affirme que « Michael a toujours dit que Smooth Criminal était son morceau préféré. »

Le Lean : Quand l’art génère un brevet

La séquence de danse inclut le moment le plus célèbre du film : le « lean », cette inclinaison à 45 degrés qui défie les lois de la physique. Dans le clip, l’effet est obtenu grâce à des câbles de piano invisibles attachés à des harnais, combinés à des encoches dans les talons des chaussures qui s’engagent dans des crochets au sol.

L’idée vient de Chilvers, qui transpose son expérience de Superman. « L’inspiration derrière l’inclinaison anti-gravité de Michael vient en fait de mes jours sur Superman. Ça nécessitait un peu d’ingéniosité. » Sur le plateau, il fixe les talons des danseurs au sol via des encoches qui s’engagent dans des crochets rétractables. Dans la vidéo, quand les danseurs remontent de l’inclinaison, ils traînent légèrement les pieds pour se déverrouiller de leur support.

Mais Jackson veut reproduire le mouvement en concert, sans câbles. En 1992, il dépose le brevet US 5,255,452, accordé le 26 octobre 1993. Les co-inventeurs sont Michael Bush et Dennis Tompkins, ses costumiers attitrés. Le système perfectionné utilise une encoche en V dans le talon — plus étroite à l’extrémité, plus large à l’ouverture — qui s’engage dans un crochet rétractable intégré au plancher de la scène. La chaussure originale est aujourd’hui conservée aux Archives nationales américaines.

Le mécanisme n’est pas infaillible. En septembre 1996, lors d’un concert à Moscou dans le cadre du HIStory World Tour, l’un des talons se décroche de son ancrage et Jackson chute sur scène. Les chaussures défectueuses ont été récupérées par le Hard Rock Cafe de Moscou, où elles sont restées exposées jusqu’à leur vente aux enchères après la mort de Jackson — pour 600 000 dollars. D’autres incidents similaires se sont produits à Tokyo (1996) et Amsterdam (1997), où la Wikipédia française note que « Michael Jackson n’a pas trouvé l’encoche en V du pied droit nécessaire pour réaliser le lean ». Ces accidents répétés expliquent pourquoi, selon les forums de fans, les inclinaisons du HIStory Tour 1997 étaient moins spectaculaires que celles de 1996.

L’héritage vidéoludique : De Moonwalker à Sonic

Pochette du jeu de Mégadrive/Genesis Moonwalker
Pochette du jeu de Mégadrive/Genesis Moonwalker

L’histoire ne s’arrête pas au film. En 1990, Sega sort Michael Jackson’s Moonwalker en arcade et sur Mega Drive/Genesis. L’origine du projet est rocambolesque : Sega of America signe le contrat sans même consulter Jackson au préalable. Quand l’artiste l’apprend, au lieu de s’offusquer, il s’implique personnellement dans le développement.

Les réunions ont lieu à Neverland Ranch. Jackson approuve chaque élément du design et supervise l’adaptation musicale. Le jeu arcade, développé sur le hardware System 18 de Sega, permet le jeu simultané à trois joueurs. La version console est développée par l’équipe AM8 — qui sera renommée Sonic Team un an plus tard.

Les connexions avec Sonic the Hedgehog sont troublantes. Taku Makino, qui a dessiné Bubbles dans Moonwalker, a également créé le premier modèle physique de Sonic en 1991. Certains effets sonores du jeu ont été recyclés — notamment le son du lancer de pièce qui deviendra celui des anneaux collectés dans Sonic. En 2022, après des décennies de rumeurs, il a été officiellement confirmé que Jackson avait participé à la bande-son de Sonic 3. Moonwalker arcade a été le jeu le plus rentable du mois de septembre 1990 selon les charts RePlay.

« The Moon is Walking » : Le générique oublié

Le film se termine sur une note inattendue. Pendant le générique de fin, on entend « The Moon is Walking », une chanson a cappella du groupe sud-africain Ladysmith Black Mambazo, rendu célèbre par l’album Graceland de Paul Simon en 1986. Le groupe, fondé dans les années 1960 par Joseph Shabalala, pratique l’isicathamiya, une forme traditionnelle de chant harmonique zoulou.

Albert Mazibuko, l’un des membres fondateurs encore en activité, raconte l’histoire de cette collaboration à Okayplayer : « Notre tour manager nous a dit que le manager de Michael Jackson avait appelé. Michael Jackson veut rencontrer Ladysmith Black Mambazo. J’ai dit « Vraiment ? C’est pour de vrai ? » » L’interaction totale entre le groupe et Jackson dure moins de 24 heures. « Quand on est arrivés au studio, il était déjà là, assis avec sa famille. Dès qu’il nous a vus, il s’est levé, nous a rencontrés à mi-chemin. Il portait ses gants, il les a enlevés, les a mis dans sa poche, nous a serré la main et a donné une accolade à Joseph, notre leader. »

Le contexte politique rend cette collaboration significative. En 1988, l’apartheid sévit toujours en Afrique du Sud. Mazibuko confie : « On sentait qu’il y avait des gens qui soutenaient notre lutte tout le temps. Ça nous rendait plus forts. Même si parfois on s’inquiétait en rentrant chez nous, on ne savait pas ce que le régime de l’apartheid penserait de nous. » Paradoxalement, le groupe n’est pas crédité au générique du film — une omission que l’article d’Okayplayer cherche à corriger.

Réception critique : L’incompréhension programmée

Variety résume la perplexité générale avec une précision chirurgicale : « Au centre se trouve le segment Smooth Criminal, une pièce musicale/dramatique pleine de danse, d’enfants mièvres, d’effets sci-fi et de mitraillettes crépitantes. Autour, de nombreux clips de Jackson avec peu ou pas de lien entre eux. Bien qu’assez agréable, cela ne constitue pas un film structuré ou professionnel. »

La critique de l’époque avait ses raisons. Moonwalker refuse le pacte narratif classique — et en 1988, c’était impardonnable. Le film n’a pas de protagoniste au sens traditionnel (Jackson joue une version fantasmée de lui-même), pas d’arc dramatique cohérent, pas de résolution satisfaisante. C’est, selon les mots d’un critique de Rotten Tomatoes, « un train-wreck, un mélange absurde de l’auto-absorption de Fellini, du sentimentalisme spielbergien et de l’auto-promotion agressive de Michael Jackson ».

Mais cette lecture rate quelque chose. Moonwalker ne cherche pas à être un film au sens conventionnel. C’est une expérience — un mot galvaudé, mais approprié ici. Jackson, qui contrôlait chaque aspect de la production et finançait le projet de sa poche, ne voulait pas raconter une histoire. Il voulait créer un monde.

Réévaluation : L’objet d’étude

Trente-cinq ans plus tard, Moonwalker trouve enfin son public. Non pas parce que les critiques ont changé d’avis, mais parce que le contexte a changé. À une époque où les artistes pop créent des « univers visuels » pour accompagner leurs albums (Beyoncé avec Lemonade, Kendrick Lamar avec Mr. Morale), Moonwalker apparaît comme un précurseur maladroit mais visionnaire.

Le film fonctionne aujourd’hui comme un document anthropologique. Il capture un moment précis de l’industrie du divertissement : celui où un artiste dispose d’un pouvoir absolu, d’un budget illimité, et de la certitude que le public suivra quel que soit le résultat. Ce moment n’existera plus jamais de la même façon. L’ère du streaming, des algorithmes et des focus groups a rendu ce type de projet impossible.

Il fonctionne aussi comme une étude de cas sur les limites du star-system. Jackson, en 1988, peut tout faire — sauf se faire oublier. Chaque segment de Moonwalker est écrasé par sa présence. Même quand il se transforme en lapin, en voiture ou en robot, c’est toujours lui. L’ego n’est pas un défaut du film ; c’est son sujet.

Conclusion : L’impossible oubli

Que l’on soit fan ou non, Moonwalker pose une question que personne d’autre n’osait poser en 1988 : jusqu’où peut-on pousser le format clip ? La réponse — 93 minutes, 22 millions de dollars, quatre réalisateurs différents, un brevet déposé — est excessive. Mais l’excès, chez Jackson, n’était jamais un accident. C’était une méthode.

Le résultat est un objet qui ne ressemble à rien d’autre — ni avant, ni après. C’est un film raté si on le juge selon les critères du cinéma narratif. C’est une réussite partielle si on le considère comme une collection de clips. C’est un document fascinant si on l’approche comme le portrait involontaire d’un homme au carrefour de sa vie.

Michael Jackson voulait être immortel. Il pensait que le cinéma, plus que la musique, garantirait cette immortalité. Moonwalker était censé être son Citizen Kane, son Purple Rain. Ce n’est ni l’un ni l’autre. Mais c’est, à sa manière bancale et excessive, quelque chose de plus rare : un artefact culturel qui refuse de se laisser oublier, précisément parce qu’il refuse de se laisser comprendre.

En octobre 2024, quand « Smooth Criminal » a franchi le cap du milliard de vues, ce n’était pas juste un chiffre. C’était la preuve que certaines œuvres survivent à leur propre chaos — et que parfois, le chaos est exactement ce qui les rend immortelles.

Fiche technique

ÉlémentInformation
Titre originalMoonwalker
Date de sortie29 octobre 1988 (Japon) / 10 janvier 1989 (VHS USA)
Durée93 minutes
Budget22 millions de dollars (autofinancé)
Box-office mondial~67 millions de dollars
RéalisateursJerry Kramer, Colin Chilvers (Smooth Criminal), Will Vinton (Speed Demon), Jim Blashfield (Leave Me Alone)
Directeurs photoFrederick Elmes, Thomas E. Ackerman, Robert E. Collins, John Hora, Crescenzo G.P. Notarile
ChorégraphesVincent Paterson, Jeffrey Daniel, Michael Jackson
MusiqueBruce Broughton, Ladysmith Black Mambazo
Distribution USAAnnulée par Warner Bros. — sortie directe en VHS
Certifications8× Platine USA (800 000 copies), 9× Platine UK

Récompenses

PrixCatégorieSegment
Grammy Awards 1990Meilleur clip vidéo, forme courteLeave Me Alone
MTV VMA 1989Meilleurs effets spéciauxLeave Me Alone
MTV VMA 1989Viewer’s ChoiceLeave Me Alone
Cannes Lions 1989Lion d’Or – Effets spéciauxLeave Me Alone
Brit Awards 1989Meilleur clip vidéoSmooth Criminal

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