Les années 2000 ont été l’âge d’or de la science-fiction télévisuelle. Une décennie où les showrunners ont osé prendre des risques, où les chaînes ont (parfois) laissé les créateurs s’exprimer, et où des séries ont redéfini ce que le petit écran pouvait accomplir. Si vous avez grandi avec ces programmes, vous savez exactement de quoi je parle. Et si vous les avez ratées… il n’est jamais trop tard pour rattraper votre retard.
Battlestar Galactica : la série qui a été invitée à l’ONU

Commençons par celle qui a tout changé. En 2004, Ronald D. Moore — un vétéran de Star Trek frustré par les limitations créatives de Voyager — a décidé de réinventer le space opera des années 70 de Glen A. Larson. Le résultat ? Une série si politiquement pertinente qu’elle a été invitée aux Nations Unies pour une rétrospective officielle après sa fin en 2009.
On en parlait déjà dans notre article sur le post humanisme dans les séries TV. En mars 2009, Edward James Olmos, Mary McDonnell et Moore se sont retrouvés dans la chambre ECOSOC de l’ONU pour discuter des droits de l’homme avec des diplomates. Whoopi Goldberg animait le débat. À un moment, Olmos s’est levé et a crié « So Say We All! » — et toute la salle a répondu. Des diplomates. À l’ONU.
Le manifeste qui a tout lancé
Moore avait écrit un manifeste de trois pages qu’il appelait « Naturalistic Science Fiction ». Son crédo : exit les aliens en caoutchouc et les solutions technobabble de dernière minute. Battlestar Galactica devait être une série sur des humains, leurs failles, leurs erreurs politiques, leurs compromissions morales.
Le contexte post-11 septembre n’est pas anodin. Moore l’a dit lui-même : après les attentats, il a vu « une opportunité d’écrire quelque chose de vraiment significatif ». Les attentats-suicides de New Caprica, les débats sur la torture, la suspension des libertés civiles au nom de la sécurité… Tout résonnait avec l’actualité américaine de l’époque.
Des anecdotes que vous ne connaissez probablement pas
Saviez-vous qu’Edward James Olmos avait d’abord refusé le rôle ? Son passage iconique dans Blade Runner lui avait laissé un goût amer pour la SF. Il n’a accepté qu’après avoir lu le manifeste de Moore — puis il est devenu tellement impliqué qu’il galvanisait le cast avec des discours dignes de l’Amiral Adama pendant les tournages.
Et ces fameux documents aux coins coupés qu’on voit partout dans la série ? C’était une blague des accessoiristes. Face aux contraintes budgétaires imposées par Syfy, quelqu’un a suggéré de « couper les coins » — et ils l’ont pris au pied de la lettre. Le gag est resté.
Katee Sackhoff, elle, n’avait que 22 ans quand elle a été castée comme Starbuck — un personnage masculin dans la série originale. Les fans de la première heure étaient furieux. Dirk Benedict, l’acteur original, a même écrit un essai intitulé « Starbuck: Lost in Castration ». Sackhoff a découvert la controverse sur les forums internet après son casting. Sa réaction ? « J’ai appris ce jour-là : fuck ’em! »
Lost : le pilote qui a coûté son job au patron d’ABC

Parlons maintenant du mammouth dans la pièce. Lost n’était pas censé exister. C’est l’histoire d’un homme — Lloyd Braun, président d’ABC — qui savait qu’il allait se faire virer et qui a décidé d’y aller all-in sur son projet rêvé.
14 millions de dollars pour un pilote
En 2003, ABC était dernière des quatre grands networks américains. On plaisantait en disant que les initiales signifiaient « Already Been Cancelled ». Braun a eu l’idée de Lost pendant des vacances à Hawaii, après avoir vu Cast Away à la télé de son hôtel. Il voulait « Cast Away: The Series » — un groupe de survivants sur une île mystérieuse.
Le problème ? Le premier scénariste, Jeffrey Lieber, a livré un script que Braun détestait. Alors en janvier 2004, il a contacté J.J. Abrams, qui était déjà débordé avec Alias. Abrams a accepté à une condition : avoir un partenaire d’écriture. C’est comme ça que Damon Lindelof est entré dans la danse.
Ensemble, ils ont écrit un outline de 21 pages en cinq jours. Braun a commandé le pilote sans même avoir de script finalisé. Budget : entre 10 et 14 millions de dollars — le pilote le plus cher de l’histoire de la télévision à l’époque. La majeure partie de l’argent est partie dans l’achat d’un vrai Lockheed L-1011 de 1972 (anciennement Delta Airlines), qu’ils ont fait découper et expédier par bateau à Hawaii pour créer l’épave.
Disney, la maison-mère d’ABC, était horrifiée. Braun a été viré avant même la diffusion du premier épisode.
Jack devait mourir dans le pilote
Le twist que vous ne connaissez peut-être pas : dans le plan original d’Abrams et Lindelof, Jack Shephard devait être tué par le Monstre de Fumée au milieu du pilote. Michael Keaton était pressenti pour le rôle — un coup marketing énorme pour attirer les spectateurs, puis les choquer en le tuant.
Kate aurait alors émergé comme la vraie leader des survivants. Mais Stephen McPherson, dirigeant de Touchstone, a mis son veto une semaine avant le tournage : les spectateurs se sentiraient « trahis » après avoir investi émotionnellement dans un personnage pendant une heure. Jack a survécu, le pilote de l’avion a pris sa place comme première victime du Monstre, et Matthew Fox a décroché le rôle de sa vie.
Greg Grunberg, l’ami d’enfance d’Abrams qui joue le pilote décapité ? Il apparaît dans pratiquement tous les projets du réalisateur. C’est devenu une tradition.
Firefly : comment Fox a saboté un chef-d’œuvre

Si vous êtes un Browncoat, vous connaissez la douleur. Firefly de Joss Whedon reste l’exemple ultime de la série assassinée par sa propre chaîne. Mais l’histoire complète est encore plus rageante que vous ne le pensez.
Le mariage qui a failli tout faire capoter
Avant même le premier tour de manivelle, Fox avait un problème avec le script. Leur ultimatum à Whedon : Wash et Zoe ne peuvent pas être mariés. Un couple marié et stable sur un vaisseau spatial ? Trop risqué, apparemment.
La réponse de Whedon : « Alors ne commandez pas la série. Dans ma série, ces personnages sont mariés. C’est important pour le show. » Fox a cédé. C’était leur première concession — et la dernière.
L’épisode pilote diffusé en dernier
Whedon avait écrit « Serenity », un pilote de deux heures qui présentait méthodiquement l’équipage du vaisseau, l’univers, les enjeux. Fox l’a trouvé « trop sombre » et « pas assez actionné ». Ils voulaient du Wild Bunch dans l’espace, pas du Stagecoach.
Whedon et Tim Minear ont dû écrire un nouvel épisode en deux jours : « The Train Job », avec son braquage de train spatial. C’est devenu le premier épisode diffusé. Le vrai pilote ? Diffusé en 11ème position — le dernier épisode avant l’annulation.
Et ce n’est pas tout. Fox a diffusé les épisodes 4 et 5 entre les épisodes 8 et 9. Dans le désordre complet. Un vendredi soir. Sans promotion. Ils ont même remplacé un épisode par le pilote d’une autre série, Fastlane.
« Summer! »
Summer Glau, qui jouait River Tam, a laissé une marque indélébile sur le tournage — littéralement. Lors d’une prise complexe en plan-séquence, elle a oublié sa seule réplique à la toute fin. Nathan Fillion a hurlé depuis l’autre bout du plateau : « Summer! »
C’est devenu une tradition. Chaque fois que quelqu’un se plantait sur le tournage, même si Summer n’était pas dans la scène, même si elle n’était pas sur le plateau ce jour-là, tout le monde criait « Summer! » Fillion l’a confirmé sur Twitter : « Summer faisait rarement des erreurs. Alors quand nous autres on se plantait, on la blâmait elle. »
Le jour où l’annulation a été annoncée, l’équipe tournait « The Message ». Whedon est venu en personne annoncer la nouvelle. Ils ont arrêté le tournage, sont rentrés chez eux, et sont revenus le lendemain pour finir. Tim Minear se souvient : « On ne savait pas que c’était notre dernière semaine. Mais en regardant les rushes, on ne se douterait jamais qu’on venait d’apprendre notre annulation. »
Doctor Who : le pari fou de Russell T Davies

En 2005, ramener Doctor Who était considéré comme du suicide professionnel. La série classique s’était terminée en 1989, le téléfilm de 1996 avec Paul McGann avait été un flop, et la BBC avait enterré la franchise.
Russell T Davies, fan depuis l’âge de trois ans, faisait du lobbying depuis la fin des années 90. Il avait même soumis un spec script en 1987 — sur un agrégateur de nouvelles intergalactique. Quand la BBC lui a finalement donné sa chance, les gens se moquaient ouvertement du projet.
Christopher Eccleston : un seul e-mail
Eccleston et Davies avaient déjà travaillé ensemble sur The Second Coming, un drame où l’acteur jouait un homme se prétendant être le Christ revenu sur Terre. Quand Doctor Who a été annoncé, Eccleston a simplement envoyé un e-mail à Davies pour demander à être considéré pour le rôle.
Le choix était radical. Hugh Grant et Rowan Atkinson avaient été approchés. Bill Nighy et Alan Davies étaient dans la course finale. Mais Eccleston apportait quelque chose de différent : un Docteur issu de la classe ouvrière, traumatisé par une guerre, sans la pompe aristocratique des incarnations précédentes.
Davies l’a dit lui-même : « Je devais garder toute la bonne iconographie mais dépoussiérer le superflu. Une partie de ce superflu, c’était la pomposité autour du personnage. Chris, en un seul moment, a balayé tout ça. »
Billie Piper, la pop star que personne ne prenait au sérieux
Quand le casting de Billie Piper comme Rose Tyler a été annoncé, les réactions étaient unanimes : « Oh, vous avez casté cette pop star. Elle va être nulle. » Piper était connue comme chanteuse adolescente, pas comme actrice.
Elle a prouvé que tout le monde avait tort. Son alchimie avec Eccleston — puis avec David Tennant — a défini le revival. Rose n’était pas une demoiselle en détresse mais le cœur émotionnel de la série, celle à travers qui les nouveaux spectateurs découvraient l’univers du Docteur.
La régénération qui a sauvé la franchise
Eccleston n’est resté qu’une saison. Les circonstances exactes de son départ restent floues — il parle de « différends créatifs » et d’une relation brisée avec Davies. La BBC a initialement publié un communiqué mensonger attribuant son départ à la peur du typecasting, ce qui a encore envenimé les choses.
Mais cette régénération précoce a établi un principe crucial dès le début du revival : le Docteur peut changer de visage, et la série continue. C’était aussi important que la toute première régénération de William Hartnell en 1966. Elle a permis à David Tennant de prendre le relais et de devenir le Docteur le plus populaire de la nouvelle ère.
Fringe : quand JJ Abrams a voulu refaire X-Files en mieux

Après Lost, Abrams s’est associé à Roberto Orci et Alex Kurtzman pour créer Fringe, une série sur une division du FBI enquêtant sur des phénomènes paranormaux. Le pitch était simple : X-Files rencontre les univers parallèles, avec un budget de film.
John Noble était « trop jeune » pour le rôle
Walter Bishop, le scientifique fou au cœur de la série, devait être joué par un acteur plus âgé. Quand John Noble — connu pour Denethor dans Le Seigneur des Anneaux — a postulé, on lui a dit qu’à 58 ans, il était trop jeune pour le rôle.
Noble a quand même envoyé une audition sur cassette. Il avait fait ses recherches : il avait étudié les génies et leur manque de compétences sociales, les effets à long terme des électrochocs, les conséquences des drogues psychotropes. Pour l’accent, il a inventé un dialecte transatlantique — « un accent de Boston tempéré par un faux anglais, après des années à voler entre conférences académiques ».
Le résultat ? Le Los Angeles Times a qualifié Walter Bishop de l’un des meilleurs personnages de 2008, notant que le rôle « aurait pu être un désastre, mais les scénaristes et le magistral John Noble ont conspiré pour créer un personnage qui semble, aussi cliché que ça puisse paraître, plus shakespearien que SF. »
La vache qui a dû être recastée
Gene, la vache qui vit dans le laboratoire de Walter, est devenue une mascotte de la série. Mais peu de fans savent qu’il y a eu plusieurs Gene. Quand la production a déménagé de Toronto à New York après le pilote, les restrictions sur le transport de bétail ont empêché la vache originale de traverser la frontière. Elle a été remplacée par une doublure américaine.
Le Serenity dans le ciel de Caprica
Un easter egg pour les fans de Whedon : dans la mini-série pilote, si vous regardez attentivement le ciel de Caprica City, vous pouvez apercevoir un vaisseau de classe Firefly. Le Serenity fait un cameo silencieux dans l’univers de Battlestar Galactica. On espère qu’il est parti avant les feux d’artifice.
Heroes : « Save the Cheerleader, Save the World »

En 2006, avant le Marvel Cinematic Universe, Heroes a prouvé qu’une série de super-héros pouvait devenir un phénomène culturel. La première saison reste un chef-d’œuvre de tension narrative, avec son slogan devenu iconique.
Hiro Nakamura : nommé d’après Hiroshima
Le personnage le plus attachant de la série, joué par Masi Oka, porte un prénom lourd de sens. Selon les comics officiels publiés sur le site de NBC, « Hiro » vient de « Hiroshima » — sa famille voulait garder en mémoire les bombardements atomiques. Tim Kring, le créateur, a confirmé : « Ce n’est pas une coïncidence si on l’a appelé Hiro… Il est vraiment dans une quête de héros. »
Le jeu de mots Hero/Hiro était intentionnel dès le départ.
George Takei et la plaque NCC-1701
Quand George Takei a rejoint le casting comme Kaito Nakamura, le père de Hiro, les scénaristes ont glissé un clin d’œil aux Trekkies. La plaque d’immatriculation de sa voiture ? NCC-1701 — le numéro d’enregistrement de l’USS Enterprise dans Star Trek.
Takei n’était pas le seul vétéran de Star Trek dans la série. Nichelle Nichols (Lieutenant Uhura) est apparue, et Zachary Quinto — qui jouait le terrifiant Sylar — allait bientôt incarner Spock dans les films d’Abrams.
La grève qui a tué Caitlin
La grève des scénaristes de 2007-2008 a frappé Heroes en pleine saison 2, réduisant les 24 épisodes prévus à 11. L’une des victimes collatérales : Caitlin, la petite amie irlandaise de Peter Petrelli.
Dans l’épisode 7 de la saison 2, Peter l’emmène accidentellement dans un futur apocalyptique où 93% de l’humanité a été tuée par le virus Shanti. Quatre épisodes plus tard, Peter et les autres héros empêchent la libération du virus — ce qui signifie que ce futur n’existera jamais.
Problème : Caitlin est toujours coincée dans ce futur qui n’existe plus. La grève a empêché les scénaristes de résoudre ce paradoxe. Elle n’a plus jamais été mentionnée. Peter, apparemment, a oublié qu’il avait abandonné sa copine dans une timeline effacée de l’existence.
The 4400 : la série qui a lancé Mahershala Ali

Avant de remporter deux Oscars, Mahershala Ali jouait Richard Tyler dans The 4400, une série de USA Network créée par Scott Peters et René Echevarria. Le concept : 4400 personnes disparues entre 1946 et 2004 réapparaissent soudainement, sans avoir vieilli, sans souvenirs, mais avec des pouvoirs.
Inspirée par le 11 septembre
Peters a confirmé que The 4400 était « vaguement inspirée par les événements du 11 septembre ». Les thèmes de paranoïa gouvernementale, de surveillance de masse, de peur de l’autre résonnaient avec l’Amérique de l’après-attentats.
Le pilote est devenu la première la plus regardée de l’histoire du câble basique, battant The Dead Zone. La série a tenu quatre saisons avant d’être annulée en 2007 — victime de la grève des scénaristes, de problèmes budgétaires et de ratings en baisse.
Summer Glau, encore elle
Dans la saison 2, une certaine Summer Glau apparaît comme Tess, la seule des 4400 capable de se souvenir de ce qui lui est arrivé pendant sa disparition. Décidément, les années 2000 n’auraient pas été les mêmes sans elle.
Mention honorable : Stargate SG-1 et Atlantis
On ne peut pas parler des années 2000 sans mentionner la franchise Stargate. SG-1, lancée en 1997, a continué jusqu’en 2007 — dix saisons, un record pour une série de SF américaine en syndication. Stargate Atlantis (2004-2009) a pris le relais avec Jason Momoa dans le rôle de Ronon Dex, bien avant qu’il ne devienne Khal Drogo ou Aquaman.
Pourquoi ces séries comptent encore
Ce qui unit toutes ces séries, c’est leur ambition. Elles ne se contentaient pas de divertir — elles posaient des questions. Sur la nature de l’humanité (Battlestar), sur le destin et le libre arbitre (Lost), sur l’identité et la mémoire (Doctor Who), sur la famille qu’on choisit (Firefly), sur ce qui nous définit comme individus (Fringe), sur le pouvoir et la responsabilité (Heroes).
Les années 2010 ont apporté Game of Thrones, Breaking Bad, le Peak TV dans son ensemble. Mais sans les années 2000, sans ces showrunners qui ont prouvé que la télévision pouvait rivaliser avec le cinéma en termes de scope et de profondeur, rien de tout cela n’aurait été possible.
Si vous n’avez jamais vu ces séries, vous avez des dizaines d’heures de télévision exceptionnelle qui vous attendent. Et si vous les avez vues… eh bien, il est peut-être temps d’un rewatch. On ne se lasse jamais de crier « So Say We All » devant son écran.
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