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La Numérisation de l’Art : Quand les IA Se Heurtent aux Droits d’Auteur

La récente polémique autour de l’utilisation de modèles d’intelligence artificielle pour transformer des images en reprenant le style graphique d’Hayao Miyazaki, le fondateur du Studio Ghibli, a provoqué un débat houleux. Les réseaux sociaux sont inondés de photographies connues, de mèmes populaires et d’images personnelles, transformées en œuvres qui semblent tout droit sorties d’un film de Miyazaki. Le studio, ainsi que le réalisateur lui-même, n’ont jamais donné leur accord pour un tel usage de leur style visuel.

Ce phénomène pose de sérieuses questions sur la propriété intellectuelle et les dérives de la technologie dans une société de plus en plus numérisée. Sommes-nous en train d’assister à une marchandisation de l’âme artistique sous couvert de prouesse technologique ?

Le Droit d’Auteur Face à l’IA : Un Conflit Inédit

L’IA et la Reproduction Artistique

Les modèles d’intelligence artificielle, comme GPT, utilisent d’immenses quantités de données pour générer des œuvres qui semblent inspirées de créateurs humains. Dans le cas présent, les images transformées pour adopter le style de Miyazaki représentent un enjeu éthique et juridique. Hayao Miyazaki lui-même s’est exprimé sur l’IA en 2016 dans une interview où il qualifiait ces technologies d’ »atteinte au vivant » (The Guardian, 2016). Pour lui, le processus créatif est avant tout humain, une expression d’émotions et d’idéaux que l’IA ne peut reproduire sans trahir la nature même de l’art.

Les Précédents de l’Usurpation Artistique

La Numérisation de l’Art : Quand les IA Se Heurtent aux Droits d’Auteur
Le Roi Leo de Tezuka à fortement inspiré le Roi Lion de Disney

Ce conflit entre droit d’auteur et technologie n’est pas inédit. À plusieurs reprises, des œuvres japonaises ont été reprises sans crédit par des géants américains :

  • Le Roi Léo de Tezuka et Le Roi Lion de Disney
    Osamu Tezuka, pionnier du manga et père de l’animation moderne au Japon, a créé Le Roi Léo en 1965. Des similitudes frappantes existent entre ce dernier et Le Roi Lion (1994) de Disney, que ce soit dans le scénario ou la mise en scène. Malgré les critiques, Disney n’a jamais reconnu cette influence.

  • Nadia et le Secret de l’Eau Bleue et Atlantis : L’Empire Perdu
    La série d’animation japonaise Nadia et le Secret de l’Eau Bleue (1990), produite par Gainax, présente d’étranges ressemblances avec Atlantis : L’Empire Perdu (2001) de Disney, notamment dans l’esthétique, les personnages et le scénario. Là encore, aucune reconnaissance officielle.

  • Kimba le Lion et Le Roi Lion
    Avant Le Roi Léo, Kimba le Lion Blanc, toujours de Tezuka, a également été pointé du doigt pour ses similitudes avec Le Roi Lion. Malgré les protestations de certains fans, la puissance de Disney a écrasé toute tentative de reconnaissance du travail de Tezuka.

Ces exemples illustrent bien une tendance récurrente : les œuvres japonaises sont souvent reprises par des studios américains sans mention explicite de l’inspiration d’origine.

La Tertiarisation de l’Art : Une Mutation Numérique Inattendue

La Numérisation de l’Art : Quand les IA Se Heurtent aux Droits d’Auteur
L’artiste robot « Ai-Da » se tient devant l’un de ses autoportraits, Londres 18 Mai 2021

Quand l’Art Devient un Service

Le phénomène de tertiarisation désigne la transformation d’activités autrefois artisanales ou industrielles en services standardisés et numérisés. Avec l’émergence des IA capables de reproduire des styles artistiques, nous assistons à une tertiairisation de la création artistique. L’art, autrefois une expression individuelle et humaine, devient aujourd’hui une ressource accessible et modulable à volonté.

Les utilisateurs d’outils comme GPT peuvent reproduire le style de Miyazaki sans posséder le talent, l’expérience ou même la compréhension des principes esthétiques de l’artiste. Ce transfert de l’originalité à l’algorithme illustre une perte de l’essence même de l’art, où l’inspiration humaine est remplacée par une généralisation algorithmique.

L’Uniformisation par la Machine

Ce phénomène entraîne également une uniformisation des créations. Si chacun peut générer des œuvres « à la manière de » Miyazaki, l’unicité du travail de l’artiste est diluée dans une multitude de contenus standardisés. Ce processus de massification artistique interroge la place de l’original dans un monde où l’imitation devient monnaie courante.

La Tentation de l’Art Automatisé

Pourquoi les studios japonais, notamment Ghibli, restent-ils si silencieux face à cette réappropriation ? L’adoption massive du style de Miyazaki pourrait être vue comme une consécration mondiale, mais elle révèle aussi un paradoxe. Alors que certains y voient un hommage, nombreux constate que ce phénomène numérique met en péril la singularité de l’art.

Le recours aux IA pour générer des œuvres devient ainsi un symbole d’une société où l’art n’est plus une création authentique, mais une simple adaptation de modèles préexistants. La démarche artistique, réduite à une fonction automatisable, interroge sur la place de la créativité humaine dans un monde dominé par des algorithmes.

Vers une Réglementation de l’Usage des IA en Art

L’absence de cadre législatif précis sur l’usage des modèles IA pour l’imitation d’œuvres protégées fragilise les créateurs. En 2023, l’Union Européenne a proposé des directives visant à encadrer l’usage des IA génératives dans les productions culturelles, mais aucun texte contraignant n’a encore été adopté (European Commission, 2023).

Comment protéger l’identité artistique dans une société où tout devient potentiellement numérisable et reproductible ? Les réponses pourraient venir d’initiatives légales, mais aussi d’une prise de conscience éthique de la part des utilisateurs eux-mêmes.

Conclusion

Alors que l’IA redéfinit notre rapport à l’art, le cas de l’usurpation du style de Miyazaki incarne le dilemme plus vaste d’une société où la technologie risque de faire disparaître les frontières entre hommage et pillage. La tertiarisation de l’art interroge sur la disparition de l’originalité au profit d’une production de masse, où la valeur ajoutée est essentiellement technologique.

Face à cette mutation, la protection de l’authenticité artistique devient un enjeu culturel majeur. La société devra-t-elle accepter l’art comme un service dématérialisé et reproductible ou pourra-t-elle réaffirmer la place centrale de la création humaine dans un monde numérisé ?

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