🎬 Film
Synopsis & Critique
En mai 2022, Masaaki Yuasa livre le dernier long-métrage qu’il réalise avant de se mettre en retrait — et il choisit de partir sur un opéra rock médiéval. Inu-Oh (犬王) raconte la rencontre, au XIVe siècle, entre un danseur de nō maudit et un joueur de biwa aveugle qui, ensemble, inventent le spectacle de masse six cents ans avant le rock’n’roll. Adapté du roman Le Roi Chien de Hideo Furukawa — lui-même inspiré du Dit des Heike, texte fondateur de la littérature japonaise — et animé par Science SARU, le film est considéré par de nombreux critiques comme l’un des meilleurs films d’animation japonais des années 2020. Présenté en première mondiale à la 78e Mostra de Venise en 2021 dans la section Horizons, Inu-Oh est le testament artistique d’un réalisateur qui n’a jamais fait de compromis.
Le chant du cygne de Yuasa : de Science SARU au dernier film
Pour comprendre Inu-Oh, il faut comprendre le moment où il arrive. En mars 2020, Masaaki Yuasa quitte la présidence de Science SARU, le studio qu’il a cofondé en 2013 avec la productrice Eunyoung Choi. Après sept ans de production intensive — quatre films et quatre séries, dont Devilman Crybaby, The Tatami Galaxy, Ping Pong: The Animation et Keep Your Hands Off Eizouken! — Yuasa se met en retrait. Inu-Oh est le dernier long-métrage qu’il réalise avant cette pause : il termine le film en tant que réalisateur freelance, détaché du studio qu’il a bâti. Paste Magazine qualifie le film de « chant du cygne » (swan song) — un terme que Yuasa lui-même ne renierait probablement pas, puisqu’il déclare : « Je n’ai pas besoin qu’on se souvienne de moi. Mon souhait, c’est que les gens regardent les films que nous créons. »
Le choix d’Inu-Oh comme dernier projet n’est pas anodin. Le personnage historique d’Inu-Oh a réellement existé : c’était un performeur de sarugaku (la forme primitive du théâtre nō) d’une popularité considérable au XIVe siècle. Mais il n’en reste presque rien. Ses œuvres ont été effacées, son nom oublié. Yuasa, qui a passé sa carrière à créer des œuvres en marge du courant dominant de l’anime, choisit de terminer sur un film qui parle précisément de cela : un artiste radical que le pouvoir a effacé de l’histoire.
Matsumoto, Avu-chan, Ōtomo Yoshihide : le triangle créatif d’Inu-Oh
L’équipe créative d’Inu-Oh est un manifeste en soi. Les character designs sont signés Taiyō Matsumoto — le mangaka de Tekkonkinkreet et Ping Pong, dont le trait anguleux et anti-commercial est aux antipodes de l’esthétique dominante. C’est la deuxième collaboration entre Matsumoto et Yuasa après Ping Pong: The Animation (2014), mais Matsumoto adopte cette fois un rôle volontairement en retrait : « J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour les aider, tout en restant à l’écart », confie-t-il dans le dossier de presse du GNCR.
La voix d’Inu-Oh est celle d’Avu-chan, chanteur et leader du groupe de « fashion punk » Queen Bee (Ziyoou-vachi). Artiste non-binaire à la présence scénique magnétique, Avu-chan ne se contente pas de doubler le personnage : il co-écrit les chansons originales du film avec le compositeur Ōtomo Yoshihide et Yuasa lui-même. Le casting est un geste politique autant qu’artistique — confier un personnage rejeté pour sa différence physique à un artiste qui subvertit les normes de genre. Collider résumait le film comme « un opéra rock révisionniste sur une superstar du XIVe siècle dont les pas de danse prennent le Japon d’assaut ».

Ōtomo Yoshihide, pour sa part, est une figure centrale de la scène noise et improvisation libre japonaise — un musicien expérimental qui n’avait jamais composé pour l’animation. Son témoignage sur la production est révélateur : « Pendant trois ans, j’ai été à la merci des ordres absurdes de M. Yuasa. Mais si cela m’avait déplu, j’aurais arrêté il y a bien longtemps. J’ai éprouvé une immense joie à voir ces images prendre vie. » Le film est distribué en Amérique du Nord par GKIDS, qui a porté tous les films de Yuasa sur le continent. Le résultat est un score qui traverse le rock, le jazz, le noise et le gagaku (musique de cour impériale), unifié par les performances vocales d’Avu-chan et de l’acteur-danseur Mirai Moriyama (Tomona).
Le scénario : Akiko Nogi et l’adaptation d’un palimpseste

Le scénario est confié à Akiko Nogi, scénariste venue du cinéma live-action (I am a Hero, The Voice of Sin) — sa première incursion dans l’animation. Nogi adapte le roman de Furukawa, qui est lui-même une réécriture moderne du Dit des Heike, épopée fondatrice souvent comparée à l’Iliade, née de la tradition orale des biwa-hōshi — moines aveugles itinérants qui chantaient les récits des guerres de clans en s’accompagnant du biwa (luth japonais). Inu-Oh est donc un film sur des conteurs oraux, adapté d’un roman sur des conteurs oraux, lui-même issu d’une tradition orale. Chaque couche réécrit la précédente — un palimpseste parfait.
Analyse complète d’Inu-Oh : le nō comme arme politique
La lecture superficielle d’Inu-Oh y voit un film sur l’amitié entre deux marginaux et la puissance libératrice de la musique. C’est vrai, mais c’est insuffisant. Le film porte un discours sur la censure, le contrôle politique de la mémoire et le prix que paye tout artiste qui refuse de se conformer.
Le shogunat Ashikaga, qui unifie les deux cours impériales rivales à l’époque Muromachi, a besoin d’une version officielle de l’histoire. Les récits du Dit des Heike sont codifiés par la guilde du maître Kakuichi — et tout ce qui s’en écarte est interdit. Inu-Oh et Tomona, en racontant des histoires différentes de celles approuvées par le pouvoir, ne commettent pas un crime esthétique : ils commettent un crime politique. Le shogun ne les punit pas parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’ils sont populaires — et que leur popularité rend audibles des vérités que le régime veut enterrer.
Cette lecture résonne avec la carrière de Yuasa lui-même. Mind Game (2004) a été un échec commercial. Kaiba (2008) n’a jamais trouvé son public. Même Devilman Crybaby (2018), son plus grand succès, reste trop radical pour le mainstream. Yuasa a passé vingt ans à faire de l’animation que l’industrie ne savait pas comment vendre. Inu-Oh est, entre autres, un film sur ce que ça coûte.
Explication de la fin d’Inu-Oh : l’effacement et la résurrection par l’art
La fin du film est brutale. Le shogunat ordonne la dissolution du duo. Tomona est contraint de changer de nom — passant de « Tomona » (ami-poisson) à « Tomoichi », un nom qui porte la marque de la guilde officielle Kakuichi. Il perd son identité en même temps que sa liberté artistique. Inu-Oh, lui, est forcé d’adopter les formes codifiées du nō zeami — le style approuvé par le pouvoir. L’artiste qui avait inventé sa propre forme est contraint de rentrer dans le moule.

Mais le film ne s’arrête pas là. Dans un épilogue qui brise la temporalité médiévale, Yuasa montre la musique d’Inu-Oh traverser les siècles — du XIVe siècle au XXIe — pour atteindre un public contemporain. Le message est limpide : le pouvoir peut effacer un artiste de l’histoire, mais il ne peut pas effacer l’art lui-même. Les chansons reviennent, portées par d’autres voix, dans d’autres formes. C’est exactement ce que fait le film : ressusciter un homme dont on ne sait presque rien en lui donnant la forme la plus vivante possible — un opéra rock animé.
Roger Ebert notait la déconnexion partielle entre la musique rock et la délicatesse du nō — un reproche fondé mais qui manque le point : l’anachronisme est le propos, pas le défaut. L’inspiration revendiquée de Dororo d’Osamu Tezuka — un manga des années 1960 sur un jeune homme maudit dont le corps se reconstitue pièce par pièce — est explicite dans le design d’Inu-Oh, dont la malédiction physique se lève progressivement à chaque nouvelle chanson. Chaque performance lui rend un membre, un œil, une partie de lui-même. L’art comme guérison littérale du corps — une métaphore que seule l’animation pouvait rendre aussi concrète.
La dernière explosion visuelle de Science SARU
L’animation d’Inu-Oh est supervisée par Yoshimichi Kameda (character designer de Mob Psycho 100) et Satoshi Nakano (directeur de l’animation sur Pokémon Sun & Moon), avec des designs finaux de Nobutake Itō — collaborateur régulier de Yuasa depuis Lou et l’île aux sirènes. Le film alterne entre styles avec une liberté qui résume toute la philosophie de Science SARU : aquarelle diaphane pour les visions de Tomona (qui « voit » par le son), trait de pinceau épais pour les séquences de combat, distorsions expressionnistes pour le monde perçu par Inu-Oh à travers son corps difforme.
Les numéros musicaux sont les vraies pièces maîtresses. La séquence de la baleine — où le récit d’un navire des Heike englouti prend la forme d’un concert aquatique avec des effets d’eau animés en 2D — est l’une des scènes les plus ambitieuses de la carrière de Yuasa. Critikat note que « les exploits fantasmagoriques impressionnent toujours » mais que leur accumulation peut « consumer une énergie impossible à maintenir dans la durée ». Écran Large souligne justement le « retour aux sources bienvenu » de Yuasa après le plus sage Ride Your Wave. C’est une critique juste — et qui s’applique à toute l’œuvre de Yuasa : son cinéma est fait pour épuiser, pas pour rassurer.
Un détail de production que la plupart des critiques françaises ne mentionnent pas : Inu-Oh est conçu comme un diptyque avec The Heike Story (2021), la série de Naoko Yamada (ex-Kyoto Animation, réalisatrice de A Silent Voice) également produite par Science SARU. Les deux projets sont adaptés d’œuvres de Furukawa — Yamada adapte sa traduction en japonais moderne du Dit des Heike, Yuasa adapte son roman dérivé. L’un raconte l’histoire officielle, l’autre raconte les histoires effacées de cette même histoire. C’est un geste éditorial cohérent qui donne à Science SARU une profondeur rare dans le paysage des studios d’animation.
D’Inu-Oh à ame pippin : l’après-Yuasa et le nouveau studio
Après Inu-Oh, Yuasa disparaît. Trois ans de silence. Puis, en février 2025, Anime News Network annonce la fondation d’ame pippin, un nouveau studio créé en collaboration avec Asmik Ace, Aniplex et CoMix Wave Films (le studio de Makoto Shinkai). Le premier projet annoncé : Daisy’s Life, adapté d’un roman de Banana Yoshimoto. Yuasa décrit ame pippin comme un « atelier » — un espace plus intime que Science SARU, dédié à des projets d’auteur.
Science SARU, de son côté, prospère sous la direction d’Eunyoung Choi. Le studio a produit The Heike Story, deux courts pour Star Wars: Visions, et Scott Pilgrim Takes Off (2023). Comme l’analysait le Sakuga Blog, la transition post-Yuasa prouve que le modèle du studio fonctionne au-delà de son fondateur — exactement ce que Yuasa souhaitait.
Pour qui veut comprendre la trajectoire de Yuasa, Inu-Oh est le film essentiel. C’est un film sur un artiste effacé, réalisé par un artiste qui part. Le Bleu du Miroir concluait : « Saura-t-on seulement retrouver autant de personnalité dans un autre long-métrage d’animation japonais dans les années à venir ? » Un film sur le pouvoir de la musique, porté par un chanteur non-binaire et un compositeur noise. Un film sur le XIVe siècle qui parle du XXIe. Il y a quelque chose de vertigineux dans le geste : Yuasa fait un film sur un homme que l’histoire a oublié, et ce film est lui-même devenu le moyen par lequel on s’en souvient.
Inu-Oh en streaming en 2026 : où voir le film aujourd’hui
En France, Inu-Oh est disponible en location VOD sur Canal VOD, Filmo, Apple TV, Rakuten TV et Amazon Prime Video. Le film est également diffusé sur Netflix dans certaines régions (Canada, États-Unis). Le Blu-ray français est distribué par Eurozoom. Il n’existe pas encore de SVoD incluse en France. Pour les anglophones, GKIDS a assuré la distribution nord-américaine en salles et en vidéo.
Bande-annonce officielle
🇯🇵 Casting VO (Seiyuu)
Équipe technique
Notre avis
Points forts
- Dernier film de Yuasa avant sa retraite de Science SARU — un testament artistique
- Character designs de Taiyō Matsumoto : trait anti-commercial, expressif, unique dans le paysage anime
- Avu-chan (Queen Bee) en doublage et composition : présence vocale magnétique, casting politiquement cohérent
- Séquences musicales hallucinantes — la baleine, le concert aquatique, l'escalade vers le palais
- Discours politique sur la censure artistique et le contrôle de la mémoire par le pouvoir
- Diptyque avec The Heike Story de Naoko Yamada : deux regards sur la même épopée
- Épilogue qui brise la temporalité : le nō du XIVe siècle traverse les siècles jusqu'au rock du XXIe
Points faibles
- Première moitié narrativement flottante — le film met du temps à trouver son ancrage
- Accumulation de numéros musicaux qui peut consumer l'énergie du spectateur (Critikat)
- Déconnexion partielle entre la musique rock d'Ōtomo Yoshihide et la délicatesse visuelle des performances nō (Roger Ebert)
- Contexte historique complexe (époque Nanboku-chō, guildes de biwa-hōshi) peu accessible sans connaissances préalables
Verdict
Le dernier geste d'un réalisateur qui n'a jamais fait de compromis
Inu-Oh est le film que Yuasa devait faire en dernier. Un opéra rock sur un artiste effacé de l'histoire, réalisé par un cinéaste qui quitte la scène. Le parallèle est trop parfait pour être involontaire. Le film a les défauts habituels de Yuasa — trop de tout, une narration qui déborde de ses berges, une énergie qui épuise autant qu'elle galvanise — mais c'est précisément cette démesure qui en fait un objet irremplaçable. Aucun autre réalisateur vivant n'aurait pu transformer le théâtre nō du XIVe siècle en concert punk sans que le geste paraisse artificiel. Chez Yuasa, l'anachronisme n'est pas un gadget : c'est une conviction — la certitude que l'art traverse le temps parce qu'il porte quelque chose que le pouvoir ne peut pas détruire. Quand le film se termine et que la musique d'Inu-Oh atteint notre siècle, on comprend que Yuasa ne parle pas seulement du passé. Il parle de lui.
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