Belladonna of Sadness (1973) : l’anime qui a tué Mushi Production 🎬 Film
1973 Drame, Érotique, Expérimental, Fantastique 16+

Belladonna of Sadness (1973) : l’anime qui a tué Mushi Production

Kanashimi no Beradonna

哀しみのベラドンナ

86 min Durée
9.0 /10
Disponible sur

Synopsis & Critique

Animerama : la trilogie érotique qu’Osamu Tezuka n’a pas eu le courage de finir

Pour comprendre Belladonna of Sadness, il faut remonter à 1969 et à une décision qui ressemble aujourd’hui à un acte de sabotage industriel. Osamu Tezuka, l’homme d’Astro Boy et du Roi Léo, lance la trilogie Animerama : trois longs-métrages d’animation explicitement adultes, produits par son studio Mushi Production. Les Mille et une Nuits (1969) marche correctement. Cléopâtre (1970) est un désastre commercial. Tezuka, sentant le vent tourner, quitte discrètement le navire en 1971 pour se recentrer sur le manga — laissant son collaborateur de toujours, Eiichi Yamamoto, seul aux commandes du troisième et dernier volet.

Les Mille et une Nuits (1969) Animerama
Les Mille et une Nuits (1969) Animerama

C’est un détail que la plupart des rétrospectives mentionnent en passant, mais qui change tout : Belladonna est le seul Animerama que Tezuka n’a ni écrit ni coréalisé. Yamamoto hérite d’un budget squelettique, d’un studio en décomposition, et d’une liberté totale. Six ans de production — de 1967 à 1973 — pour un film de 86 minutes. Le résultat ne ressemble à rien de ce que Mushi Production a jamais produit. Ni à rien de ce que le cinéma d’animation a produit depuis.

La Sorcière de Michelet passée au filtre du pinku eiga

Le matériau source est un essai de 1862, La Sorcière de Jules Michelet — pas un roman, pas un conte, mais une thèse proto-féministe sur la sorcellerie comme forme de révolte populaire au Moyen Âge. Michelet y défend l’idée que la figure de la sorcière incarnait une résistance souterraine contre la double oppression féodale et ecclésiastique. Yamamoto ne se contente pas d’adapter : il transpose cette lecture politique dans le langage du pinku eiga, le cinéma érotique japonais qui explose alors sur les écrans.

Belladonna of Sadness (1973)
Belladonna of Sadness (1973)

Jeanne, paysanne violée par son seigneur le soir de ses noces, fait un pacte avec le Diable — incarné par un esprit phallique qui grandit à mesure qu’elle cède à son pouvoir. Le récit est d’une brutalité frontale que l’animation rend paradoxalement plus insoutenable que le live-action. L’abstraction des aquarelles de Kuni Fukai transforme chaque agression en déflagration sensorielle. On est loin du voyeurisme des Mille et une Nuits : Yamamoto filme la violence sexuelle comme un effondrement du monde, pas comme un spectacle.

Jeanne, Jeanne d’Arc, Marianne : trois femmes en une

L’architecture narrative la plus audacieuse du film est celle que personne ne remarque à la première vision. Jeanne la paysanne est explicitement identifiée à Jeanne d’Arc — la femme qui défie l’ordre établi et finit brûlée. Le plan final du film est La Liberté guidant le peuple de Delacroix, avec un carton qui situe l’action au 14 juillet 1789 et précise que les femmes marchaient en tête de la Révolution. Michelet, Jeanne d’Arc, Marianne : Yamamoto construit un palimpseste féministe qui traverse huit siècles d’histoire française, vu par un Japonais, en plein mouvement de libération des femmes au Japon (les premières marches féministes à Tokyo datent de 1970, Roe v. Wade est rendu en janvier 1973 — la même année que la sortie du film).

Belladonna of Sadness (1973)
Belladonna of Sadness (1973)

Ce qui frappe en 2026, c’est à quel point cette lecture résonne avec les débats post-#MeToo sur la représentation de la violence sexuelle dans la fiction. Belladonna pose exactement la question que le cinéma contemporain peine encore à formuler : peut-on montrer le viol comme instrument de pouvoir sans reproduire le regard du violeur ? La réponse de Yamamoto — l’abstraction radicale, la stylisation qui refuse le réalisme mimétique — reste l’une des plus convaincantes jamais proposées par le médium animé.

Kuni Fukai : le peintre qui a inventé un style sans descendance

Tout le monde cite Klimt. C’est réducteur. Le directeur artistique Kuni Fukai puise dans un répertoire bien plus vaste : l’Art Nouveau de Mucha et Beardsley, l’expressionnisme torturé d’Egon Schiele, les poses hiératiques du Tarot de Marseille, et — c’est un angle que la critique française oublie systématiquement — la tradition japonaise de l’ukiyo-e, des estampes shunga érotiques et des muzan-e, ces gravures de violence extrême de Tsukioka Yoshitoshi. Belladonna n’est pas un film japonais qui imite l’Europe : c’est un film qui fusionne deux traditions picturales que trois siècles de commerce entre Edo et Amsterdam avaient déjà croisées.

Belladonna of Sadness (1973)
Belladonna of Sadness (1973)

L’animation elle-même est un paradoxe productif. Le budget ne permet que des panoramiques sur des illustrations fixes, des zooms optiques sur des aquarelles et de rares séquences pleinement animées. Mais cette contrainte produit un effet unique : les passages statiques fonctionnent comme des enluminures médiévales, et les explosions de mouvement — la scène de la peste noire, l’orgie psychédélique — frappent avec une violence décuplée par le contraste. En 2024, Kuni Fukai a lancé un crowdfunding pour un art book restauré de ses planches originales, preuve que ces images n’ont rien perdu de leur magnétisme cinquante ans plus tard.

Masahiko Satō et la bande-son impossible

Masahiko Satō
Masahiko Satō

On ne peut pas parler de Belladonna sans sa musique, et on ne peut pas parler de sa musique sans mentionner que le film en a deux. Masahiko Satō, compositeur d’avant-garde et jazzman expérimental, signe les passages psychédéliques, le free jazz dément de la séquence de la peste et les nappes de Moog synthétiseur — il était l’un des trois premiers Japonais à avoir importé un Moog dans l’archipel. Mais le thème orchestral d’amour, la ballade pop qui ouvre le film, est d’Asei Kobayashi et Mayumi Tachibana — un tout autre registre, presque kitsch, qui crée un décalage vertigineux avec ce qui suit.

Détail que personne ne relève dans les critiques francophones : la narratrice du film, Chinatsu Nakayama, était à l’époque l’épouse de Satō. Elle chante également plusieurs morceaux de la bande originale, dont un titre inédit — « TBFS » — qui n’existe que sur les bandes master et n’a jamais intégré le montage final. Quand Finders Keepers Records a réédité l’OST pour la première fois en 2015, le label a fait le choix de retirer le thème de Kobayashi pour ne garder que le matériau « purement Satō » — une décision éditoriale qui redéfinit l’identité sonore du film. Jim O’Rourke, figure tutélaire du rock expérimental américain, a salué cette réédition comme une redécouverte majeure.

Un film en quatre versions, restauré depuis la Belgique

Belladonna n’existe pas en une seule version. La première, projetée au 23e Festival de Berlin en 1973 (nommé à l’Ours d’or), contenait un montage live-action de cinq minutes tourné par le photographe Daïdō Moriyama — l’un des plus grands noms de la photographie japonaise d’après-guerre — montrant des actes sexuels filmés dans les parcs et quartiers de plaisir de Tokyo. Ce segment a été retiré dès la deuxième version après une réception hostile au festival. La troisième version supprime le rire du Diable après l’exécution de Jeanne. La quatrième ajoute le plan final de La Liberté guidant le peuple de Delacroix — un ajout de 1979 qui ne figurait pas dans le film original, mais que toutes les restaurations ont conservé depuis.

Le film sort le 30 juin 1973 au Japon. C’est un échec. Mushi Production fait faillite la même année. En France, une sortie discrète a lieu le 7 mai 1975, puis le film disparaît pendant des décennies. La résurrection commence en 2014 quand Hadrian Belove, cofondateur du cinéma Cinefamily à Los Angeles, mentionne le film lors d’un déjeuner avec l’équipe de Cinelicious Pics. S’ensuit une restauration 4K à partir du négatif original 35 mm — plus de mille heures de travail. Les huit minutes censurées en 1979 sont retrouvées et scannées en 4K grâce à l’unique copie 35 mm survivante, conservée à la Cinematek de Bruxelles. La SpectreVision d’Elijah Wood codirige la distribution américaine en salles à partir de mai 2016.

Le Diable a la voix de Tatsuya Nakadai

Tatsuya Nakadai
Tatsuya Nakadai

Un autre fait que les articles francophones survolent : le Diable est doublé par Tatsuya Nakadai, l’acteur fétiche d’Akira Kurosawa (Ran, Kagemusha, Harakiri de Kobayashi). Ce n’est pas un choix anodin. Nakadai incarne dans le cinéma japonais une forme de noblesse ambiguë, de charisme amoral. Son timbre grave confère au Diable une séduction intellectuelle qui évite le grotesque — crucial dans un film où l’entité démoniaque apparaît sous forme phallique. Sans cette voix, le personnage basculerait dans le ridicule. Avec elle, il devient une incarnation troublante du pouvoir masculin retourné contre lui-même.

Pourquoi Belladonna reste indépassé en 2026

Cinquante-trois ans après sa sortie, aucun film d’animation n’a tenté ce que Belladonna a réussi. Pas même les œuvres les plus radicales de René Laloux — dont La Planète sauvage sort la même année, 1973, dans un hasard qui ressemble à une convergence historique. Bakshi fera Wizards en 1977, Heavy Metal suivra en 1981, mais aucun de ces films ne fusionne politique, érotisme et expérimentation plastique avec cette intensité. L’ero-guro japonais — cette tradition qui mêle érotisme et grotesque, héritée d’Edogawa Ranpo et de Shuji Terayama — trouve dans Belladonna son expression animée la plus pure.

La culture contemporaine ne cesse de revenir aux sorcières : The Witch de Robert Eggers en 2015, la série WandaVision, le revival Wicca sur les réseaux sociaux, les relectures féministes de la chasse aux sorcières. Belladonna avait cinquante ans d’avance sur cette tendance. Mais là où la pop culture actuelle romantise la sorcière, Yamamoto montre le prix réel de la transgression : le bûcher. Pas de rédemption hollywoodienne, pas de twist final. Juste Delacroix, et la promesse que la révolution viendra — portée par les femmes.

Où voir Belladonna of Sadness en 2026

L’édition définitive est le 4K Ultra HD + Blu-ray de Discotek Media, sorti le 28 mai 2024, avec un nouveau grade HDR, un commentaire audio de Mike Toole et l’intégralité des entretiens des éditions précédentes (Yamamoto, Fukai, Satō). En France, l’édition coffret Blu-ray + DVD + CD de la BO chez Eurozoom/Potemkine reste disponible, avec les entretiens et les scènes coupées. Le film est classé interdit aux moins de 16 ans en France. Il le mérite. Il mérite aussi chacune de ses 86 minutes d’attention.

Gisaburō Sugii, crédité à l’animation sur Belladonna, réalisera plus tard Night on the Galactic Railroad (1985) — preuve que ce film a été une école pour une génération entière d’animateurs japonais. Mushi Production est morte avec Belladonna. Mais tout ce que l’animation adulte japonaise a produit depuis — de Akira à Perfect Blue, de Mind Game à Inu-Oh — lui doit quelque chose. Ne serait-ce que la preuve qu’on pouvait oser.

Bande-annonce

Bande-annonce officielle

🇯🇵 Casting VO (Seiyuu)

Aiko Nagayama
Aiko Nagayama Jeanne / Belladonna
Katsuyuki Itō Jean
Tatsuya Nakadai
Tatsuya Nakadai Le Diable
Masaya Takahashi Le Seigneur
Shigako Shimegi La Maîtresse du Seigneur
Chinatsu Nakayama
Chinatsu Nakayama Narratrice
Masakane Yonekura Le Prêtre

Équipe technique

Réalisateur, Scénariste Eiichi Yamamoto
Scénariste Yoshiyuki Fukuda
Directeur artistique, Illustrateur Kuni Fukai
Compositeur (score psychédélique) Masahiko Satō
Compositeur (thème orchestral) Asei Kobayashi
Animation Gisaburō Sugii
Producteur (concepteur initial, non crédité) Osamu Tezuka
Chanteuse, Narratrice Chinatsu Nakayama

Notre avis

Notes détaillées

Scénario 8.5/10
Animation 10.0/10
Personnages 7.5/10
Musique / OST 9.5/10

Points forts

  • Direction artistique sans équivalent dans l'histoire de l'animation — les aquarelles de Kuni Fukai fusionnent Art Nouveau, ukiyo-e et expressionnisme en un style jamais reproduit. Bande-son de Masahiko Satō entre free jazz et rock psychédélique. Tatsuya Nakadai en Diable. La séquence de la peste noire reste l'un des morceaux d'animation les plus hallucinants jamais produits. Un film véritablement féministe avant que le mot ne soit récupéré.

Points faibles

  • L'animation majoritairement statique (panoramiques sur images fixes) peut décourager les spectateurs habitués à la fluidité contemporaine. Le personnage de Jean est inconsistant — marionnette narrative plus que personnage. Le contenu sexuel explicite et les scènes de viol limitent le public potentiel et rendent le film impossible à recommander sans avertissement.

Verdict

Le film que l'animation a mis cinquante ans à rattraper

Belladonna of Sadness est un film impossible : trop radical pour 1973, trop explicite pour le grand public, trop japonais pour l'Occident, trop européen pour le Japon. Il a tué son studio, disparu pendant quarante ans, puis ressuscité par la grâce d'un négatif 35 mm et d'une poignée d'obsédés. En 2026, sa lecture féministe de la sorcellerie médiévale n'a jamais été aussi actuelle, et aucun film d'animation n'a encore osé aller aussi loin dans la fusion du politique et du charnel. On peut ne pas aimer Belladonna. On ne peut pas l'ignorer.

9.0 /10
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