🎬 Film
The Colors Within (2024) : Naoko Yamada, libre après Kyoto Animation
Kimi no Iro
きみの色
Synopsis & Critique
nd Naoko Yamada a quitté Kyoto Animation en 2020, l’industrie de l’anime a retenu son souffle. La réalisatrice qui avait donné à KyoAni ses œuvres les plus intimes — de K-ON! à A Silent Voice en passant par Liz and the Blue Bird — partait vers l’inconnu. Cinq ans plus tard, The Colors Within (Kimi no Iro, きみの色) apporte la réponse la plus lumineuse possible : Yamada n’a pas changé de voix, elle a simplement trouvé un instrument plus libre.
Produit par Science SARU, le studio fondé par Masaaki Yuasa et Eunyoung Choi, ce cinquième long métrage a fait sa première mondiale en compétition officielle au Festival international du film d’animation d’Annecy en juin 2024, avant de remporter le Golden Goblet Award du meilleur film d’animation au 26e Festival international de Shanghai. Le film est sorti au Japon le 30 août 2024, puis aux États-Unis le 24 janvier 2025 via GKIDS.
Naoko Yamada, de la peinture à l’huile au « cinéma live animé »

Formée à la peinture à l’huile à l’Université des Arts de Kyoto, Yamada a rejoint Kyoto Animation en 2005 et gravi les échelons — intervalliste, animatrice clef, réalisatrice de K-ON! — avant de signer A Silent Voice (2016) et Liz and the Blue Bird (2018), deux films qui ont imposé son style : variation de focale, plans sur les jambes et les pieds, émotion transmise par le corps plutôt que par les yeux. Dans une interview pour Anime UK News, elle cite le surréaliste tchèque Jan Švankmajer comme révélation fondatrice — le mélange de stop-motion et de prise réelle lui a fait comprendre qu’animation et cinéma ne formaient qu’un seul langage.
En 2020, Yamada quitte KyoAni. Elle n’a jamais commenté publiquement ses raisons. À Science SARU, elle réalise The Heike Story (2021) puis le court métrage Garden of Remembrance (2023) avec la musicienne Lovely Summer-Chan, deux projets qui préparent directement l’esthétique de Kimi no Iro.
Analyse complète de The Colors Within : la synesthésie comme prière
Le film s’ouvre sur la prière de sérénité de Reinhold Niebuhr, récitée par une jeune Totsuko. Ce choix n’est pas anodin. Toute la structure narrative repose sur la tension entre accepter ce qu’on ne peut pas changer et agir sur ce qu’on peut transformer — la bascule exacte que vivent les trois protagonistes au seuil de l’âge adulte.
Totsuko Higurashi, lycéenne dans une école missionnaire de Nagasaki, perçoit les émotions des gens sous forme de couleurs. Ce don de synesthésie la guide vers Kimi Sakunaga, une camarade dont le bleu est d’une beauté saisissante, et vers Rui Kagehira, un garçon secret qui joue du thérémine dans une église abandonnée sur une île. Ensemble, ils fondent le trio musical Shironeko-dō (White Cat Hall).

Le génie de Yamada et de sa scénariste Reiko Yoshida est d’avoir éliminé tout antagonisme traditionnel. Personne n’est méchant dans The Colors Within. Les conflits naissent du poids des attentes familiales : Totsuko vit sous le regard de sa religion, Kimi sous celui de sa grand-mère fière de ses années de chœur, Rui sous la pression d’une mère qui attend de lui qu’il devienne médecin. Le film ne dramatise pas ces tensions. Il les dissout dans la musique, et c’est là toute sa radicalité.
Le double sens de « Kimi no Iro » et la lecture queer
Le titre original joue sur une ambiguïté que le titre anglais perd : « kimi no iro » signifie à la fois « ta couleur » et « la couleur de Kimi » — le prénom du personnage. Cette polysémie irrigue tout le récit. Totsuko est attirée par Kimi d’une manière que Yamada laisse volontairement indéfinie. Comme elle l’a déclaré à propos de Liz and the Blue Bird, elle refuse de réduire ses personnages à une « description du type : oui, elles sont gays, voici leur histoire d’amour ». Le sentiment est plus vaste, plus fluide que les catégories. Et c’est précisément cette fluidité que le don de synesthésie de Totsuko rend visible : elle ne juge pas, elle perçoit.
Explication de la fin de The Colors Within : voir sa propre couleur
Tout le film, Totsuko peut voir les couleurs des autres mais pas la sienne. Lors du concert final de Shironeko-dō, une séquence onirique de ballet — réminiscence de son enfance de danseuse — lui révèle enfin sa propre couleur : le rose de l’amour, cohérent avec ses yeux roses et sa garde-robe depuis le début. Le film assume sans complexe que cette révélation n’est pas un twist mais un accomplissement. Comme l’écrit le Sakuga Blog, Yamada refuse le choix binaire d’une théorie des couleurs simpliste : les personnages échangent leurs couleurs, portent des teintes inattendues, et Rui apparaît au concert final en costume lavande avec bottes blanches à talons — un clin d’œil à Oscar Wilde, pas au vert qu’on lui attribuerait mécaniquement.
L’équipe de production : le producteur de Your Name rencontre l’âme de KyoAni
La présence de Genki Kawamura au générique surprend et éclaire. Fondateur de STORY inc. en 2017, producteur de Your Name., Weathering With You, Suzume et du Monster de Kore-eda, Kawamura représente le versant industriel du cinéma d’animation japonais contemporain. Sa rencontre avec Yamada n’est pas un hasard : STORY inc. cherchait un projet original d’animation, et Yamada, libérée de la structure KyoAni, avait besoin d’un producteur capable de monter un film sans IP préexistante.

Le character design original est signé DaisukeRichard, illustrateur né en 1994 dont les recueils (Kikanetsu, Ushimitsudoki) ont fait de lui une icône de la scène pixiv. Ses adolescentes aux couleurs pastel, à l’expression indéchiffrable, suspendues entre enfance et vie adulte, constituaient le point de départ idéal pour le projet de Yamada. Takashi Kojima, déjà character designer et directeur de l’animation sur The Heike Story et Flip Flappers, a traduit ces designs pour l’animation, en conservant les rondeurs voulues par Yamada — qui avait amorcé ce travail sur le corps féminin non standardisé dès Garden of Remembrance.
Kensuke Ushio et le thérémine français : la bande-son comme personnage
Kensuke Ushio signe ici sa quatrième collaboration avec Yamada après A Silent Voice, Liz and the Blue Bird et The Heike Story. Musicien électronique sous le nom Agraph, membre du groupe rock Lama, compositeur de Chainsaw Man, Devilman Crybaby et Dandadan, Ushio est devenu l’alter ego sonore de Yamada — un rôle bien plus intégré que celui d’un compositeur de bande originale classique.
Pour The Colors Within, le défi était double : composer la musique du film et les chansons du groupe Shironeko-dō, en gardant l’imperfection crédible d’amateurs lycéens. Yamada a confié à Animation Magazine que l’équilibre entre qualité professionnelle et fraîcheur adolescente a été le point le plus difficile de la production. La première chanson de Totsuko naît du mot « Amen » et de la phrase « I’m going somewhere » — un hymne qui bascule de la liturgie vers le pop-rock quand Sœur Hiyoko lui conseille d’écrire ce qu’elle ressent.
L’instrument le plus inattendu du film est le thérémine de Rui. Yamada avait décidé dès l’écriture d’intégrer cet instrument, fascinée par la beauté gestuelle de ses mouvements de mains et par le parallèle avec l’invisible : on joue du thérémine sans toucher l’instrument, comme Totsuko perçoit les couleurs sans les toucher. Pour la performance de Rui, l’équipe a fait appel à un théréministe français, Grégoire Blanc, dont Yamada a raconté en interview avoir découvert le jeu précis et mélodique sur YouTube. Un pont inattendu entre la France et le film.
Le soundtrack de 52 titres, publié par Milan Records, intègre aussi une référence qui ne passera pas inaperçue chez les cinéphiles : Born Slippy d’Underworld, le morceau iconique de la bande-son de Trainspotting. Yamada l’utilise dans une scène de transgression joyeuse — les filles enfreignant le règlement de l’école — comme un clin d’œil à l’énergie libératrice du film de Danny Boyle.
Nagasaki, le catholicisme et les chrétiens cachés : le décor comme sous-texte
Placer l’intrigue à Nagasaki n’est pas un choix décoratif. La ville est le cœur historique du catholicisme au Japon, terre des kakure kirishitan — les chrétiens cachés qui ont maintenu leur foi pendant plus de deux siècles de persécution sous les Tokugawa. L’école missionnaire, l’église abandonnée sur l’île, la figure de Sœur Hiyoko, les ruelles en pente, la lumière à travers les vitraux : Yamada fait de Nagasaki un personnage silencieux dont toute la géographie résonne avec une spiritualité vécue dans l’ombre — exactement comme les couleurs que seule Totsuko peut voir.
Ce que The Colors Within dit du cinéma de Yamada en 2026
Avec ce film, Yamada accomplit quelque chose que peu de réalisateurs d’animation osent : un long métrage presque sans conflit dramatique. L’ambition narrative rappelle son pitch initial pour le film K-ON! il y a quatorze ans — passer une heure et demie à regarder un personnage enfiler un fil dans une aiguille. The Colors Within est la réalisation de cette promesse : un film où il ne se passe presque rien, et où tout se transforme.
La séquence du concert final, avec son animation de ballet réalisée par les équipes de Science SARU dans une clarté de mouvement spectaculaire, est le climax émotionnel mais aussi la thèse du film : l’art rend visible l’invisible. La musique permet à Rui d’exister en dehors des attentes de sa mère. La guitare offre à Kimi un langage quand sa voix se tait. Et Totsuko, en dansant, découvre enfin sa propre couleur — celle que personne d’autre ne pouvait lui montrer.

Le film a remporté une ovation debout à Annecy, et le Golden Goblet Award du meilleur film d’animation au Festival de Shanghai. Le Blu-ray japonais est sorti le 26 février 2025, et la version américaine (GKIDS / Shout! Studios) inclut Garden of Remembrance en bonus — un ajout essentiel pour comprendre la genèse visuelle du projet.
Où voir The Colors Within en France en 2026
La distribution européenne est gérée par Anime Limited et Charades. Au moment de la rédaction, aucune date de sortie en salles françaises n’a été officiellement annoncée, bien que le film ait été projeté à Annecy en 2024. Le Blu-ray GKIDS (sous-titres français inclus) est importable. Côté VOD, une sortie sur les plateformes numériques américaines a été annoncée pour avril 2025. Pour les spectateurs français, l’import du Blu-ray reste à ce jour la voie la plus fiable.
The Colors Within est le film d’une cinéaste qui a trouvé, à quarante ans, exactement la liberté dont elle avait besoin. Pas celle de tout réinventer — Yamada filme toujours les pieds, les fleurs, les silences. Mais celle de ne plus rien avoir à prouver. Et dans un paysage d’animation japonaise dominé par les franchises et les adaptations de manga, un film original sur trois adolescents qui jouent du thérémine dans une église est, en soi, un acte de foi.
Bande-annonce officielle
🇯🇵 Casting VO (Seiyuu)
Équipe technique
Notre avis
Points forts
- Direction artistique somptueuse, palette chromatique au service du récit. Kensuke Ushio signe sa partition la plus intégrée au scénario. Le thérémine comme instrument narratif, une première dans l'anime. Yamada pousse son style vers l'abstraction sans perdre l'émotion. Concert final d'une beauté spectaculaire.
Points faibles
- L'absence quasi totale de conflit dramatique peut dérouter les spectateurs habitués aux arcs narratifs classiques. Le personnage de Rui reste en retrait par rapport au duo Totsuko-Kimi. Pas de sortie en salles françaises à ce jour.
Verdict
Yamada, libre, radieuse, et plus précise que jamais
The Colors Within est le film d'une cinéaste qui n'a plus rien à prouver. Yamada y déploie tout son vocabulaire — les pieds, les fleurs, les silences, la lumière — avec la liberté que Science SARU lui offre. Moins dramatique que A Silent Voice, moins structurellement audacieux que Liz and the Blue Bird, mais plus généreux que les deux : c'est son film le plus solaire, et peut-être le plus courageux.
Soyez le premier à commenter cet article !