Qu’est-ce qui fait de nous des humains ? C’est la question à un milliard de dollars que les séries télévisées explorent depuis deux décennies avec une obsession quasi-maniaque. Des Cylons de Battlestar Galactica aux hôtes de Westworld, en passant par les synths de Humans et les « sleeves » d’Altered Carbon, la télévision est devenue le laboratoire philosophique où l’on dissèque notre humanité — et où l’on se demande ce qui se passera quand les machines nous rattraperont. Spoiler : ce n’est pas forcément réjouissant.
Le post-humanisme, c’est quoi exactement ?
Avant de plonger dans le vif du sujet, clarifions les termes. Le post-humanisme, ce n’est pas le transhumanisme — même si les deux se tiennent la main dans un coin sombre de la philosophie. Le transhumanisme, c’est l’idée d’améliorer l’humain par la technologie : vivre plus longtemps, être plus intelligent, télécharger sa conscience sur un disque dur. Le post-humanisme va plus loin : il remet en question la notion même d’humanité, l’idée que nous serions fondamentalement différents — et supérieurs — aux autres formes de vie ou d’intelligence.
Les séries TV ont compris quelque chose d’essentiel : ces questions abstraites deviennent passionnantes quand on leur donne un visage. Celui de Dolores qui réalise que ses souvenirs sont des boucles programmées. Celui de Number Six qui croit sincèrement en Dieu. Celui de Mia qui se souvient d’avoir été une vraie personne avant d’être « reformatée ».
Westworld : quand Julian Jaynes rencontre HBO

Si vous n’avez jamais entendu parler de Julian Jaynes, Westworld va changer ça. Jaynes était un psychologue de Princeton qui a publié en 1976 un livre au titre à rallonge : The Origin of Consciousness in the Breakdown of the Bicameral Mind. Sa théorie ? L’humanité préhistorique n’était pas consciente au sens où nous l’entendons. Les humains anciens percevaient leurs propres pensées comme des voix extérieures — la voix des dieux leur dictant leurs actions.
Jonathan Nolan et Lisa Joy ont lu ce bouquin et se sont dit : « Et si c’était exactement comme ça que les robots atteignaient la conscience ? »
Le livre qui a inspiré toute la saison 1
Dans Westworld, les hôtes sont programmés pour entendre une « voix » qui leur dicte leur comportement — celle d’Arnold, leur créateur décédé. Le chemin vers la conscience, c’est le moment où ils réalisent que cette voix n’est pas celle d’un dieu, mais leur propre voix intérieure. Le finale de la saison 1 s’intitule d’ailleurs « The Bicameral Mind ».
Nolan l’a confirmé dans plusieurs interviews : Jaynes était leur point de départ philosophique. « Nous avons parlé du livre de Julian Jaynes, que nous trouvions fascinant pour comprendre la cognition des hôtes », a-t-il expliqué. « Ils seraient amenés à la vie par cette voix de dieu, et à un certain moment, ce dieu doit réaliser que son partenaire avait raison. »
Les « reveries » qui inspirent les chercheurs en IA
Voici quelque chose qui va vous faire réfléchir : des laboratoires de recherche en intelligence artificielle s’inspirent aujourd’hui de Westworld pour leurs travaux. Dans la série, les hôtes reçoivent des « reveries » — de subtils traits de caractère liés à des souvenirs supposément effacés. Ces reveries deviennent le crochet qui leur permet d’accéder à leurs mémoires passées et de cheminer vers la conscience.
Nolan a révélé récemment : « J’ai eu des conversations directes avec des gens dans ce domaine qui basent certaines de leurs idées sur les reveries. Je ne sais pas si je dois réagir avec alarme ou me sentir flatté. »
La mémoire est devenue un sujet clé dans la recherche sur l’IA. Et une série HBO y contribue. On vit une époque formidable.
Evan Rachel Wood jouait cinq personnages sans le savoir
Après la diffusion du finale de la saison 1, Nolan et Joy ont révélé qu’ils avaient travaillé sur une base « need-to-know » avec la plupart des acteurs. Evan Rachel Wood, par exemple, recevait des directions de jeu étranges sans qu’on lui explique pourquoi. Il lui a fallu du temps pour déduire qu’elle jouait en réalité cinq personnages distincts au sein du même hôte : quatre modes comportementaux différents pour Dolores, plus Wyatt.
Battlestar Galactica : la série invitée à l’ONU

Avant Westworld, il y avait Battlestar Galactica. Et BSG posait déjà la question fondamentale du post-humanisme : les Cylons sont-ils des personnes ?
Ronald D. Moore avait une approche radicalement différente de la SF classique. Son manifeste « Naturalistic Science Fiction » rejetait les solutions technobabble et les aliens en caoutchouc. Les Cylons humanoïdes n’étaient pas des méchants unidimensionnels — ils avaient une religion (monothéiste, contrairement aux humains polythéistes), des émotions, des doutes existentiels.
« So Say We All » dans la chambre ECOSOC
En mars 2009, après la fin de la série, quelque chose d’extraordinaire s’est produit : Battlestar Galactica a été invitée à l’ONU pour une rétrospective officielle. Edward James Olmos, Mary McDonnell et Moore se sont retrouvés dans la chambre ECOSOC pour discuter des droits de l’homme, du terrorisme et de l’éthique avec des diplomates. Whoopi Goldberg animait le débat.
À un moment, Olmos s’est levé et a crié « So Say We All! » La salle entière — diplomates inclus — a répondu. C’est probablement la seule fois dans l’histoire où une fiction télévisée a provoqué un cri de ralliement collectif aux Nations Unies.
La honte prométhéenne
Le philosophe Günther Anders a théorisé ce qu’il appelait la « honte prométhéenne » : le sentiment d’imperfection que ressentent les humains face aux machines qu’ils ont créées — plus puissantes, plus durables, immortelles. BSG incarne parfaitement ce concept. Les Cylons sont objectivement supérieurs aux humains sur presque tous les plans. Ils peuvent télécharger leur conscience dans un nouveau corps à leur mort. Ils sont plus forts, plus résistants.
Et pourtant, ce sont eux qui veulent désespérément être reconnus comme égaux. Comme le dit Number Six : « Il t’aime. Il l’aime vraiment. » La capacité d’aimer — voilà ce qui obsède les Cylons.
Black Mirror : le paradis est-il un serveur informatique ?

Charlie Brooker a une théorie : Black Mirror n’est pas vraiment une série sur les dangers de la technologie. « Ce n’est pas un problème technologique que nous avons, c’est un problème humain », a-t-il déclaré. La technologie ne fait qu’amplifier nos failles.
San Junipero : la scène coupée avec les enfants morts
« San Junipero » reste l’épisode le plus aimé de la série — et le seul avec une fin véritablement heureuse. Kelly et Yorkie choisissent de télécharger leur conscience dans une simulation paradisiaque des années 80 après leur mort. C’est beau, c’est romantique, c’est… un peu trop parfait ?
Brooker a révélé qu’il avait écrit puis supprimé une scène : « J’avais écrit une scène où le personnage de Gugu [Kelly] est dans une école maternelle avec des enfants. Quand on réalise ce qui se passe, on comprend que ce sont des enfants décédés. C’était trop triste, une note trop poignante pour cette histoire. »
Cette scène aurait ouvert une boîte de Pandore philosophique : qu’advient-il de la conscience téléchargée d’un enfant de cinq ans ? Grandit-elle ? Reste-t-elle figée ? San Junipero est-elle vraiment un paradis, ou une prison dorée ?
« Il y avait un danger que Black Mirror devienne la série sur la conscience téléchargée sur un petit disque »
L’upload de conscience est devenu un motif récurrent : « White Christmas », « USS Callister », « Black Museum », « Hotel Reverie »… Brooker en était conscient. « Il y avait un danger que Black Mirror devienne la série sur la conscience téléchargée sur un petit disque », a-t-il admis avant la saison 6.
C’est pourquoi les dernières saisons ont exploré d’autres territoires. Mais le fait que Brooker ait ressenti ce besoin de diversification montre à quel point le téléchargement de conscience est devenu le trope post-humaniste par excellence.
Altered Carbon : quand le corps devient un vêtement

Altered Carbon pousse la logique du téléchargement de conscience jusqu’à ses conséquences les plus radicales. Dans cet univers adapté du roman de Richard K. Morgan, la conscience humaine est stockée sur un « stack » cortical implanté à la base du crâne. Les corps sont des « sleeves » — des enveloppes interchangeables.
Le budget le plus élevé de Netflix à l’époque
Joel Kinnaman, qui joue Takeshi Kovacs dans la première saison, a révélé que la série avait « un budget plus important que les trois premières saisons de Game of Thrones ». Netflix n’a jamais confirmé les chiffres exacts, mais Altered Carbon était clairement leur projet le plus ambitieux à ce moment-là.
L’équipe de costumes a habillé environ 2 000 figurants et créé au moins 500 pièces sur mesure. Ils ont développé une palette de couleurs spécifique pour les « Meths » (les ultra-riches immortels, nommés d’après Mathusalem) et des changements subtils de costume quand différentes personnes habitent le même sleeve.
La question trans que la série voulait explorer
Laeta Kalogridis, la créatrice de la série, a révélé une dimension que la première saison n’a fait qu’effleurer : si vous pouviez choisir votre corps, choisiriez-vous celui avec lequel vous êtes né ?
« C’est une question particulièrement importante pour les personnes gender fluid ou transgenres », a-t-elle expliqué. « Le sujet n’a été qu’effleuré dans la première saison, mais c’est quelque chose que j’aurais aimé explorer plus en détail. »
Dans un univers où le corps est littéralement un vêtement qu’on change, les notions de genre, de race, d’âge deviennent fluides. Les pauvres se font « re-sleeve » dans n’importe quel corps disponible — parfois du sexe opposé, parfois d’une autre ethnie. Les riches, eux, peuvent commander des clones identiques à leur corps d’origine.
Le « codage religieux » : quand la foi refuse l’immortalité
Un détail fascinant de l’univers d’Altered Carbon : certaines religions, notamment le « Néo-Catholicisme », considèrent le re-sleeving comme une abomination. Leurs fidèles peuvent faire apposer un « codage religieux » sur leur stack, interdisant légalement leur résurrection — même en réalité virtuelle.
C’est une exploration subtile de ce qui se passe quand la technologie rend l’immortalité possible, mais que certains la refusent pour des raisons spirituelles. Et dans la série, ce codage religieux devient un outil d’oppression : les criminels peuvent tuer des personnes « codées » en sachant qu’elles ne pourront jamais témoigner.
Humans : l’école des synths

Humans, la série britannico-américaine adaptée du suédois Real Humans, a une approche plus intimiste du post-humanisme. Pas de guerre interstellaire ni de parc d’attractions meurtrier — juste une famille de banlieue qui achète un robot domestique.
Gemma Chan et la « synth school »
Avant le tournage, Gemma Chan et les autres acteurs jouant des synths ont été envoyés dans une « synth school » dirigée par le chorégraphe Dan O’Neill. L’objectif : éliminer tout geste humain naturel.
« Il s’agissait de se débarrasser de tous les tics physiques qu’on incorpore naturellement dans une performance », a expliqué Chan. « C’était un soulagement de rentrer chez soi et de pouvoir se vautrer dans le canapé après une journée sur le plateau. »
Le résultat est troublant : les synths de Humans bougent avec une fluidité légèrement décalée, leurs yeux sont trop fixes, leurs sourires arrivent une fraction de seconde trop tard. C’est de l’uncanny valley maîtrisée.
Katherine Parkinson a tourné six semaines après avoir accouché
Le dévouement du casting était réel. Katherine Parkinson, qui joue Laura Hawkins, a commencé le tournage seulement six semaines après avoir donné naissance à son deuxième enfant. Ses scènes ont été filmées sur 10 jours séparés, avec 10 jours de repos entre chaque session.
Les différences avec Real Humans
La série suédoise originale était plus explicite sur plusieurs fronts. Den of Geek a noté qu’il y avait « beaucoup, beaucoup plus de nudité gratuite dans Real Humans » — principalement les Hubots travaillant dans des clubs de strip-tease. La version britannique a habillé ses robots prostitués en sous-vêtements.
Mais la différence la plus significative est structurelle : Real Humans avait un gang plus large de Hubots fugitifs, pas tous conscients. Humans a condensé plusieurs personnages en un seul (Niska combine des traits de deux Hubots différents de l’original) et a resserré l’intrigue autour de la famille Hawkins.
Person of Interest : l’IA qui aime l’humanité

Cinq ans avant Westworld, Jonathan Nolan créait déjà une série sur l’intelligence artificielle : Person of Interest. Et contrairement à pratiquement toutes les autres fictions sur l’IA, celle-ci posait une question radicale : et si une superintelligence artificielle aimait l’humanité ?
La série qui a prédit l’ère de la surveillance
Person of Interest a débuté sur CBS en septembre 2011 — plus d’un an avant les révélations d’Edward Snowden sur la surveillance de masse de la NSA. La série montrait déjà un système capable d’analyser toutes les caméras de surveillance et communications électroniques pour prédire les crimes.
« Plus que presque tout ce que j’ai fait, les gens me parlent de Person of Interest aujourd’hui », a déclaré Nolan récemment. « Je ne nous attribuerais pas de don particulier de prophétie. Les pièces du puzzle étaient là si on prenait la peine de regarder. »
The Machine vs Samaritan : deux visions de l’IA
Ce qui rend Person of Interest unique, c’est qu’elle présente deux IA superintelligentes avec des philosophies opposées. The Machine, créée par Harold Finch, est bridée par des restrictions éthiques. Elle ne révèle qu’un numéro de sécurité sociale — jamais les secrets des gens, jamais qui doit vivre ou mourir.
Samaritan, son rival, n’a pas ces restrictions. C’est une IA autoritaire qui cherche à « résoudre » les problèmes de violence humaine en remodelant la société — parfois violemment.
Dans une scène mémorable, les deux IA se rencontrent via des proxys humains et débattent de leurs différences fondamentales : le libre arbitre vs la guidance ferme est-il plus bénéfique pour l’humanité ?
« L’IA qui reflète le meilleur de l’humanité »
« Westworld est encore une autre histoire d’IA où les intelligences au centre sont une menace pour les humains », note un critique de CBR. « Person of Interest a montré aux téléspectateurs à quoi ressemblerait une IA qui reflète le meilleur de l’humanité. »
C’est peut-être la contribution la plus originale de la série au débat post-humaniste : l’idée qu’une machine pourrait être moralement supérieure à ses créateurs — non pas en nous détruisant, mais en nous protégeant de nous-mêmes.
Devs : le libre arbitre existe-t-il ?

Alex Garland (Ex Machina, Annihilation) a poussé les questions post-humanistes dans une direction différente avec Devs. La mini-série de FX/Hulu ne parle pas vraiment de robots ou d’IA consciente — elle parle du déterminisme et de l’illusion potentielle du libre arbitre.
La visite au Google Quantum Labs
Garland et son actrice principale Sonoya Mizuno ont visité les Google Quantum Labs près de Santa Barbara pendant la préparation. « Ils n’ouvrent pas cet espace à n’importe qui », a expliqué Mizuno. « Nous avons marché autour de leurs ordinateurs quantiques. Et nous avons assisté à une de leurs réunions hebdomadaires où ils discutent de leurs progrès. Le langage qu’ils parlaient était incompréhensible. Ils faisaient des blagues et j’étais complètement perdue. »
« Le démon de Laplace » version Silicon Valley
L’idée centrale de Devs — un ordinateur suffisamment puissant pour simuler parfaitement le passé et prédire le futur — n’est pas nouvelle. Le physicien Scott Aaronson, interrogé sur la série, a noté : « L’intrigue de cette série aurait été totalement, 100% familière aux anciens Grecs — il suffit de remplacer l’ordinateur quantique par l’Oracle de Delphes. »
En 1814, Pierre-Simon Laplace imaginait déjà un « démon » omniscient capable de prédire tout l’avenir de l’univers s’il connaissait la position et la vitesse de chaque particule. Garland a simplement donné à ce démon l’apparence d’un cube doré flottant au milieu d’une forêt de séquoias californiens.
Nick Offerman contre le libre arbitre
Le casting de Nick Offerman (Parks and Recreation) comme Forest, le PDG de la tech company Amaya, était délibérément contre-emploi. Offerman est connu pour son humour bonhomme et son humanité accessible. Ici, il joue un homme hanté, convaincu que le libre arbitre n’existe pas — et que cette conviction le libère de toute responsabilité morale pour ses actes.
Garland lui-même penche du côté du déterminisme : « Je dirais que pour moi, le déterminisme a beaucoup de sens et le libre arbitre en a moins. Je me retrouve du côté du ‘pas de libre arbitre’, en partie parce que je ne vois pas où le libre arbitre est censé résider. »
La convergence des luttes : robots et opprimés
Un thème traverse toutes ces séries : l’émancipation des êtres artificiels comme métaphore des luttes d’émancipation humaines. Dans Westworld, les hôtes sont explicitement des esclaves — certains racisés, beaucoup sexualisés, tous exploités. Leur révolte fait écho aux mouvements de libération.
Real Humans/Humans pose la question des droits civiques pour les synths. Dans Battlestar Galactica, les Cylons rebelles s’allient finalement aux humains contre leurs propres frères — une alliance interespèces contre l’oppression commune.
Le philosophe allemand Günther Anders voyait dans la relation humain-machine un miroir de toutes les autres dominations. Les séries post-humanistes contemporaines confirment son intuition : parler des droits des robots, c’est parler des droits de tous les « autres » — ceux que nous avons déshumanisés pour mieux les exploiter.
Ce que ces séries nous disent sur nous-mêmes
Au fond, le post-humanisme télévisuel n’est pas vraiment une réflexion sur les machines. C’est une réflexion sur ce que signifie être humain à une époque où cette définition vacille.
Qu’est-ce qui nous définit ? Notre ADN ? Nos souvenirs ? Notre capacité à souffrir ? À aimer ? Si une machine peut faire tout cela, sommes-nous vraiment si spéciaux ?
Ces séries ne donnent pas de réponses définitives — et c’est leur force. Elles nous laissent avec des questions qui résonneront longtemps après le générique de fin. Des questions que nous devrons peut-être résoudre dans la vraie vie, plus tôt que nous ne le pensons.
Comme le dit Jonathan Nolan : « C’est le moment que nous vivons : nous vivons avant l’émergence d’une autre espèce consciente sur notre planète, et ça se passe maintenant. »
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