Synopsis & Critique
En 2019, l’adaptation live de Gunnm de Yukito Kishiro est enfin arrivée sur grand écran. Vingt ans que James Cameron parlait de ce projet. Vingt ans que les fans du manga attendaient. Le résultat ? Un film techniquement impressionnant, narrativement frustrant, commercialement décevant — et qui, six ans plus tard, n’a toujours pas de suite. Retour sur un rendez-vous à moitié manqué entre Hollywood et l’un des mangas les plus importants du genre cyberpunk.
Gunnm : pourquoi ce manga est aussi important
Avant de parler du film, il faut parler de la source. Gunnm (銃夢, littéralement « rêve d’une arme ») est un seinen manga publié entre 1990 et 1995 dans le magazine Business Jump de Shūeisha. Neuf tomes. L’histoire d’une cyborg amnésique nommée Gally, retrouvée dans une décharge par le docteur Ido, cybermédecin, et qui va chercher un sens à sa vie dans un monde brutal divisé entre Kuzutetsu (la ville-décharge d’en bas) et Zalem (la cité flottante d’en haut).
Dit comme ça, ça ressemble à beaucoup de choses. Mais Gunnm a une particularité : il est sale. L’univers de Kishiro ne fait pas semblant. Le gore est là, la misère est tangible, la violence a des conséquences. Le Motorball — un sport où des cyborgs se trucident sur des rollers à grande vitesse pour le divertissement des masses — n’est pas un spectacle fun, c’est un Colisée romain avec des boulons. Et Gally elle-même n’est pas une héroïne lisse : c’est une adolescente dans un corps de machine de guerre qui doit grandir trop vite dans un monde qui ne pardonne rien.
Le manga a été l’un des premiers seinens à percer en Occident dans les années 90, publié en France par Glénat dans la collection « Akira ». L’OAV de 1993, produite par Madhouse, ne couvre que les deux premiers tomes et n’a jamais eu de suite — mais c’est elle qui a mis Gunnm sur le radar de Hollywood. Kishiro a poursuivi l’univers avec Gunnm Last Order (2000-2014) et Gunnm Mars Chronicle (2014-aujourd’hui), portant le total à plus de trente volumes. Il y a de la matière pour dix films.

Cameron, vingt ans et un rêve de cyborg
L’histoire d’Alita : Battle Angel en tant que projet de film est presque aussi longue que le manga lui-même. Guillermo del Toro fait découvrir Gunnm à James Cameron au milieu des années 90. Cameron est immédiatement accroché — femme guerrière, univers cyberpunk, potentiel technique dément. Tout ce qu’il aime.
En 1999, il achète les droits. En 2003, il annonce officiellement le film et confirme qu’il le réalisera. Un script est écrit, la pré-production avance, des concept arts sont produits. Et puis… Avatar arrive.
Cameron raconte la suite lui-même : il développait en parallèle Battle Angel et son Project 880 (futur Avatar). L’idée, c’était de créer un système de performance capture utilisable pour les deux projets. Sauf qu’en testant la technologie, Cameron « tombe amoureux » d’Avatar. Le succès délirant du film en 2009 — 2,79 milliards de dollars, record absolu — scelle le destin d’Alita. Cameron se consacre à ses suites Avatar, et Battle Angel prend la poussière.
C’est lors d’un déjeuner que Robert Rodriguez, réalisateur de Desperado et Sin City, apprend l’existence du projet. Cameron avait accumulé plus de 600 pages de script et de notes. Rodriguez propose de condenser tout ça en un scénario filmable. Cameron, sceptique, s’attend au pire. Quand il lit le résultat, il est agréablement surpris. Le deal est fait : Rodriguez réalise, Cameron produit et co-écrit avec Laeta Kalogridis.
Le problème ? Confier l’adaptation d’un manga ultra-violent à un réalisateur dont la filmographie oscille entre coups de génie (Sin City) et productions alimentaires (Spy Kids 3D), c’est un pari risqué. La suite va montrer que ce pari n’est qu’à moitié gagné.

Ce que le film fait bien
Soyons honnêtes : Alita : Battle Angel n’est pas un mauvais film. Sur certains points, il est même remarquable.
La technologie au service du personnage
Alita elle-même est une prouesse technique. Rosa Salazar joue le rôle en performance capture, et le résultat est bluffant : les expressions faciales passent, les émotions sont lisibles, le personnage existe à l’écran. Les fameux grands yeux, qui avaient fait polémique au premier trailer, fonctionnent en contexte — ils participent à l’étrangeté du personnage, ce décalage entre une apparence enfantine et une capacité de destruction terrifiante.
L’équipe de Weta Digital (aujourd’hui Wētā FX), déjà responsable des effets de la trilogie Le Seigneur des Anneaux et d’Avatar, a clairement donné le meilleur. Iron City est crédible, les cyborgs sont détaillés, les scènes de combat sont lisibles et percutantes. Le Motorball, en particulier, est visuellement spectaculaire.
Christoph Waltz en Ido
Le casting d’Ido par Christoph Waltz n’était pas une évidence — dans le manga, le personnage est grand, longiligne, avec une coiffure défiant la gravité. Waltz n’a rien de tout ça. Mais il apporte au rôle une douceur et une gravité qui fonctionnent parfaitement. Son Ido est un père protecteur qui cache ses propres démons, et c’est probablement la plus grande réussite humaine du film.
La fidélité au matériau d’origine
Le film couvre les trois à quatre premiers tomes du manga, et les grandes lignes sont respectées : la découverte de Gally dans la décharge, sa renaissance, la découverte du Panzer Kunst (son art martial martial), le Motorball, la relation avec Hugo/Yugo. Certaines fusions de personnages sont malines — Grewishka amalgame les antagonistes Makaku et Kinuba du manga — et Kishiro lui-même a donné sa bénédiction, déclarant que le film conservait « le cœur et l’essence de l’œuvre originale ».

Ce que le film rate
Le PG-13 qui dénature tout
C’est LE problème fondamental. Gunnm est un seinen. C’est violent, c’est gore, c’est cru. La décharge de Kuzutetsu est un endroit où des gens meurent dans l’indifférence, où des cyborgs se font dépecer pour leurs pièces, où le Motorball est un sport où on meurt en direct. Cette noirceur n’est pas gratuite — elle donne son poids au monde et rend le parcours de Gally d’autant plus remarquable.
Le film, classé PG-13, évite systématiquement cette cruauté. Le sang est bleu (c’est pratique, les cyborgs), la violence est chorégraphiée pour rester spectaculaire sans jamais être dérangeante, et Iron City ressemble davantage à un parc d’attractions cyberpunk qu’à un lieu où la survie est quotidienne. Robert Rodriguez, réalisateur de Machete et Planet Terror, sait filmer la violence. Il s’est visiblement bridé ici pour atteindre la classification familiale — et le film y perd son âme.
Hugo, le trou noir du scénario
Keean Johnson interprète Hugo (Yugo dans le manga), le jeune homme dont Alita tombe amoureuse. Le problème n’est pas l’acteur — c’est l’écriture. La romance est précipitée, les enjeux émotionnels sont plaqués plutôt que construits, et la mort d’Hugo, qui devrait être le moment le plus déchirant du film, arrive sans le poids émotionnel nécessaire. Dans le manga, la relation entre Gally et Yugo se développe sur un tome entier. Ici, on va de la rencontre au sacrifice en ce qui semble être un long week-end.
C’est un problème récurrent des adaptations de mangas : condenser des centaines de pages en deux heures force à accélérer les arcs émotionnels, et les relations sont les premières à en pâtir.

Un film qui refuse de finir
Le plan final d’Alita — Alita brandit son épée vers Zalem, Nova (Edward Norton, visible quelques secondes) la regarde d’en haut — est un cliffhanger assumé. Le film ne raconte pas une histoire complète : il raconte le premier acte d’une histoire et compte sur le box-office pour financer la suite.
C’est un choix de plus en plus courant à Hollywood, et c’est un choix fondamentalement hostile au spectateur. Si le film marche, tout va bien. S’il ne marche pas, vous avez payé pour un tiers d’histoire sans résolution. Alita est dans la deuxième catégorie. Six ans après, les spectateurs qui n’ont pas lu le manga ne savent toujours pas qui est Nova, pourquoi Alita existait, ni ce qu’il y a sur Zalem.
Le box-office : pas un flop, mais pas assez

Les chiffres d’Alita racontent une histoire en demi-teinte. Budget estimé entre 170 et 250 millions de dollars (selon qu’on inclut le marketing ou non). Recettes mondiales : 404 millions. Dont seulement 85 millions aux États-Unis — un score catastrophique pour un blockbuster de cette envergure — et 319 millions à l’international, sauvés en grande partie par la Chine (133 millions).
Pour donner un ordre de grandeur : la même année, Avengers : Endgame faisait 2,7 milliards, Le Roi Lion 1,6 milliard, et Captain Marvel 1,1 milliard. Alita se retrouvait au niveau de Godzilla 2 et Shazam! — pas la compagnie qu’on vise quand on porte un manga culte au cinéma avec James Cameron en producteur.
Le film n’est probablement pas rentable en salle au vu de son budget réel, mais les ventes physiques et numériques ont aidé. Le vrai problème, c’est que 85 millions aux États-Unis, c’est un signal clair pour les studios : le public américain ne s’est pas déplacé. Or c’est le marché domestique qui déclenche (ou non) les feux verts pour les suites.
L’orphelin de la Fox
Le timing d’Alita est peut-être son pire ennemi. Le film est sorti en février 2019, dans les derniers mois d’existence de la 20th Century Fox en tant que studio indépendant. Le rachat par Disney, finalisé en mars 2019, a fait d’Alita un orphelin : un projet Fox récupéré par un conglomérat qui avait ses propres priorités (Marvel, Star Wars, Pixar) et aucune raison stratégique de financer la suite d’un demi-succès cyberpunk.
Christoph Waltz lui-même l’a dit sans détour : le film est victime du rachat. « C’était la Fox et maintenant elle n’existe plus. C’est Disney désormais et peut-être que cela ne rentre pas dans la « Disneyfication ». »
Et la suite ? Le serment de Cameron
Six ans après, la question revient en boucle. La réponse courte : peut-être, mais n’y comptez pas trop.
En novembre 2025, dans une interview pour le magazine Empire, James Cameron a déclaré que Robert Rodriguez et lui avaient fait « le serment solennel de réaliser au moins un autre film Alita », ajoutant qu’ils réfléchissaient à une structure permettant un troisième opus. Cameron, qui a acheté une maison à Austin au Texas à quelques kilomètres de chez Rodriguez, prévoyait de relancer sérieusement les discussions après le mixage d’Avatar : De Feu et de Cendres.
C’est la déclaration la plus concrète à ce jour. Mais il faut la mettre en perspective. Cameron a promis Alita pendant vingt ans avant que le premier film existe. Il a actuellement Avatar 4 et Avatar 5 dans les tuyaux. Jon Landau, son producteur historique et co-producteur d’Alita, est décédé d’un cancer en juillet 2024. Et Disney n’a toujours rien officialisé.
Rosa Salazar dit qu’elle en parle « tout le temps ». Rodriguez affirme que le décor d’Iron City a été conservé en studio. La communauté de fans, surnommée l’Alita Army, continue ses pétitions et ses campagnes en ligne. Tout le monde a l’air de vouloir que ça arrive. Mais « vouloir » et « greenlight de Disney », ce sont deux choses très différentes.
Ce qu’on retient : une belle vitrine pour un manga qui méritait mieux
Alita : Battle Angel est une adaptation respectueuse et visuellement impeccable d’un manga qui ne l’est pas du tout. Et c’est précisément le problème. Gunnm fonctionne parce que c’est sale, brutal et inconfortable. Le film fonctionne parce que c’est beau, spectaculaire et accessible. Ce ne sont pas les mêmes qualités.
L’ironie, c’est que Cameron a passé vingt ans à rêver de ce projet parce qu’il était fasciné par la noirceur de l’œuvre de Kishiro — et le film qu’il a finalement produit est nettement plus propre que ce qui l’avait séduit au départ. Le Motorball est impressionnant à l’écran, mais dans le manga, c’est un cauchemar mécanique où les concurrents meurent pour de vrai. Iron City est photogénique, mais Kuzutetsu est un taudis impitoyable. Gally se bat magnifiquement au cinéma, mais sur le papier, elle y laisse des membres et du sang à chaque combat.
Est-ce que c’est un bon film de SF ? Oui. Est-ce que c’est une bonne adaptation de Gunnm ? C’est compliqué. Le respect est là, la compréhension du matériau aussi — mais la version PG-13 d’une histoire qui n’a rien de PG-13, c’est comme écouter du Slayer dans un ascenseur : les notes sont justes, mais il manque quelque chose d’essentiel.
Si la suite arrive un jour, c’est là que tout se jouera. Les tomes suivants du manga — la montée vers Zalem, la confrontation avec Nova, les révélations sur le passé martien de Gally — sont plus sombres, plus politiques, plus complexes. Si Cameron et Rodriguez osent enfin lâcher la bride, Alita 2 pourrait être le film que le premier aurait dû être. Mais si c’est encore du PG-13 avec du sang bleu, autant relire le manga.

Bande-annonce officielle
Casting
Équipe technique
Notre avis
Points forts
- Performance capture révolutionnaire — Alita est le personnage CGI le plus expressif depuis Avatar
- Christoph Waltz parfait en Ido, la meilleure réussite humaine du film
- Motorball visuellement spectaculaire, fidèle à l'esprit du manga
- Adaptation respectueuse des 3-4 premiers tomes de Gunnm
Points faibles
- PG-13 qui aseptise un manga fondamentalement violent et sombre
- Romance Hugo/Alita bâclée et précipitée
- Fin en cliffhanger sans résolution — un tiers d'histoire vendu comme un film complet
- Iron City trop propre, manque la crasse et la misère de Kuzutetsu
Verdict
Du beau spectacle, mais Gunnm méritait plus de tripes
Alita : Battle Angel est une prouesse technique au service d'une adaptation trop sage. Le film impressionne visuellement et respecte la lettre du manga, mais en évitant sa brutalité, il en perd l'âme. Comme écouter du Slayer dans un ascenseur : les notes sont justes, il manque juste l'essentiel.
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